Les écrivains de la transgression,
par Guy Hocquenghem
Le Quotidien de Paris, 5 novembre 1985
Le premier livre de Gabriel Matzneff, - nous sommes vingt ans après, comme dans Alexandre Dumas - s'intitulait "le Défi". Un homme du défi, tel est l'écrivain qui explore, sans relâche et sans jamais plier devant les interdits et les exclusions, les frontières du possible et de l'impossible, du convenable et de ce qui ne l'est pas. Défi moral, comme celui de Rimbaud, de Verlaine, ou de Jean Genet, qui définit l'écrivain moderne en tant que révélateur, inventeur et transgresseur. Défi sprotif, au sens de Montherlant dans "les Olympiques". Montherlant qui fut l'ami et le maître de notre "archimandrite en camisole de flammes".
De lord Byron, son élégant et passionné modèle, comme du dandysme en son sens noble, celui du XIXe siècle, utopie en actes qui, par la distance glacée tue l'optimisme bourgeois, Matzneff a tiré, plus qu'une philosophie, une éthique de la transgression. Le défi qu'on lance, celui qu'on relève ; "défi à : refus de s'incliner devant quelqu'un ou quelque chose", dit le Petit Robert, avec pour exemple : "un défi au bon sens".
Ecrire est un défi au bon sens. Vivre en écrivain, nous dit Matzneff, est un défi aux convenances, puisque c'est vivre aux limites de l'expérience ordinaire, comme des morales convenues. "L'écriture est, avec l'amour, l'un de mes deux remèdes contre la tentation du désespoir, et du suicide" ajoute l'auteur. Ecrire, c'est inventer son monde : ce monde intérieur que Matzneff, avec une tranquille impudence, fidèle à son défi, décrit sans fard dans les tomes successifs de son "Journal" et qui n'obéit, ni ne s'incline devant aucune des règles de la prud'hommesque prudence sociale.
"Tels sont les hommes. Ils changent de langage comme d'habits ; ils ne disent la vérité qu'en robe de chambre", écrit Rousseau (cité dans "Un galop d'enfer" - 1985). Voilà pourquoi Matzneff écrit son "Journal" : par défi des autres, par défiance de soi. Ecrire un livre, c'est comme se tirer une balle dans la tête et se rater, note à peu près notre archange aux pieds fourchus. Et encore : "Tout ce qui ne me passionne pas me tue d'ennui." Cette ambivalence définirait peut-être un matznévisme : il ne connaît que des extrêmes, des infinis. Pas de demi-mesures, rien que des absolus ; qu'il s'agisse de religion, d'Eros, de littérature, il ne peut qu'aller jusqu'au bout, et reculer encore les bornes de ce "bout". Car, ils ressusciteront vos morts, comme le dit Isaïe, comme ressusciteront les jeunes filles "plus réelles que les jeunes filles de chair et d'os qui me les ont inspirées", les jeunes filles chantées par l'auteur des "Douze poèmes pour Francesca" (publié en 1978 à Hong Kong, ce qui à soi seul est un exploit poétique). "Elles continueront de vivre et d'émouvoir, longtemps après que leurs modèles ne seront plus qu'un peu de poudre au fond d'un cercueil".
On comprend comment, aux dires de Matzneff, "vie privée" et écriture ne sont guère dissociables : non par vain désir d'étaler son intimité ; bien au contraire. Mais parce que toute écriture qui n'est pas une passion intime est hypocrisie, autant qu'est hypocrite la foi replète des bien-pensants. L'écriture est fidélité à la passion, et la passion, paradoxalement, est schisme. "Les Passions schismatiques" (Stock - 1977), tel fut le titre du livre que Gabriel Matzneff consacra, à la fois, à ses amours pour les "très jeunes", à son Christ et à ses femmes, à son art et à ses idées. Schisme, divorce, (comme celui de "Isaïe, réjouis-toi" - 1974) sont les signes, les témoins, les monuments de la sincérité, de la recherche de l'absolu. Et, c'est peut-être le plus important, de l'innocence, la profonde innocence de Matzneff, en dépit des irritations et des injustices. Tony Duvert avait appelé l'un de ses plus beaux livres : "Journal d'un innocent", innocent est l'amour, même illégal, pour les "moins de seize ans". Innocent le schismatique et le divorcé. Parce qu'il agit et écrit ni pour se justifier ni même pour provoquer, mais par fidélité. Laissant à Gabriel Matzneff le soin de conclure, on a envie de lui appliquer ces lignes écrites à propos du grand poète anglais ("la Diététique de lord Byron" - 1984) : "Quand Byron brave les bienséances et les lois, il suit son tempérament propre, son génie particulier, sa physis. Qu'il y ait là une part de défi, certes ; mais ce n'est pas pour scandaliser ses contemporains que Byron a vécu ce qu'il a vécu, écrit ce qu'il a écrit. Seuls les esprits superficiels peuvent confondre la transgression avec la provocation, la clandestinité supérieure du transgresseur avec le grossier tapage du provocateur, le fils du roi avec l'histrion."
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