Gabriel Matzneff,
par Patrick de Sinety
Décapages, n°31, Juin 2007
C'était six jours avant Pâques, le Salon du livre avait fermé ses portes six jours plus tôt et depuis plusieurs jours (il faudrait consulter les archives de Météo France pour en connaître le nombre exact, mais le temps manque), un soleil printanier faisait scintiller les verres garnissant les tables des terrasses de café dont s'était hérissé le boulevard Saint-Germain. Beaucoup d'éléments contribuaient à rendre cette journée singulière, à la placer sous des auspices un peu insolites. Eh bien les signes ne mentaient pas : ce jour-là, j'ai rencontré Gabriel Matzneff.
Bizarre comme parfois, des choses dont vous étiez sûr qu'elles étaient parties pour s'enchaîner d'une certaine façon, décident tout à trac de vous prendre à contre-pied. Il n'y avait pas eu besoin d'y réfléchir ; elles devaient se dérouler ainsi. Voir sa petite assurance tout à coup ébranlée parce qu'il a pris au cours des choses la fantaisie d'envoyer paître ce qui lui tient lieu, en général, de logique, est une expérience plutôt saine. L'amour-propre peut s'en trouver incommodé, mais ça ne dure pas, et surtout, il n'y a rien de mieux pour maintenir son esprit dans de bonnes dispositions vis-à-vis de l'imprévu, l'exercer à envisager toutes les hypothèses auxquelles telle ou telle situation peut le confronter - la principale vertu de cette aptitude étant bien sûr de faire fonctionner l'imagination. En même
temps, si les choses n'obéissent pas à un minimum de discipline et se mettent à faire ce qui leur chante, c'est
le monde qui risque de partir en capilotade. Il y a pourtant une logique dans cette affaire. Tout est parti de l'idée de rencontrer Gabriel Matzneff, et l'homme n'aimant rien mieux qu'un monde qui ne tourne pas rond, il fallait s'attendre, en la circonstance, à l'irruption d'un brin d'inattendu. Dans ses goûts, ses choix ses idées, Gabriel Matzneff est à contretemps de son époque et à contre-courant du monde. Il ne se contente pas d'être en porte-à-faux comme ça, dans son for intérieur, pour son seul usage et sans embêter personne, ou alors juste quelques intimes, non, il faut encore qu'il en fasse la matière de ses romans, de ses essais, de son journal intime ! Mais pour en revenir à cette histoire de choses s'enchaînant dans la plus complète anarchie, voici ce qui s'est passé. Le rendez-vous avait été fixé à l'adresse que l'écrivain loue dans une rue "antérieure au quatorzième siècle", "sur les rives du boulevard Sant-Germain, fleuve que depuis son enfance il n'avait cessé de descendre et de remonter"- pour citer un passage de son dernier roman, Voici venir le Fiancé (La Table Ronde, 2006), où l'un des personnages, Nil Kolytcheff, entreprend de convaincre une jeune femme de le suivre chez lui, dans ce que, à cause de son exiguïté, il "avait coutume d'appeler "placard" (...) [en] clin d'oeil à Raskolnikov (...) dont Dostoïevski écrit que son appartement ressemble moins à un appartement qu'à un placard" ; et bien entendu, les correspondances que les plus perspicaces établiront entre le personnage et son créateur ne sont pas fortuites. A l'heure dite, pile au moment où un doigt se prépare à enfoncer le bouton de l'interphone en face duquel sont inscrites les initiales de notre sujet, celui-ci surgit derrière la porte vitrée de l'entrée. Du coup, le geste restera inaccompli et la scène laissera le souvenir d'un instant en suspension où l'apparition de l'écrivain se confond avec celle d'un adolescent facétieux, bien résolu à vous surprendre en déboulant comme un diable d'un escalier.
En se dirigeant vers la terrasse d'un établissement du boulevard Saint-Germain tout proche, on est rétrospectivement saisi d'un vertige (j'exagère un peu pour le bien de la tension dramatique) : comment a-t-on pu associer si spontanément ce curieux homme, dont on peut dire sans le désobliger (il en fait l'un des traits psychologiques de beaucoup de ses personnages) qu'il n'est plus dans sa première jeunesse, à une sorte d'adolescent espiègle ? La suite va tenter de l'élucider. Depuis quarante ans, à longueur de livres, d'articles et d'interventions variées, Gabriel Matzneff affirme sa singularité d'artiste. Enfant et adolescent (comme pas mal d'enfants et d'adolescents de sa génération), ses héros portent les noms des personnages de Dumas, ils s'appellent aussi Byron, Casanova, Valmont, Nietzsche, Pétrone, Schopenhauer et Dionysos, sans doute aussi Don Quichotte... Mais contrairement à la plupart des enfants et adolescents, l'auteur de L'Archange aux pieds fourchus, de Maîtres et Complices ou Des Demoiselles du Taranne (le dernier tome de son Jounal, "L'Infini", Gallimard, 2007) et de plus de trente autres livres - portant des titres de la même eau que ces trois mentionnés -, n'a jamais renoncé à ses fascinations de jeunesse. Bien pire, il les cultive avec une intransigeance d'aristocrate. "Je crois, mon cher, que rien n'est plus normal ! Dire d'un artiste qu'il est sulfureux est une redondance, un cliché de journaliste. Nietzsche proclamait : "Mes livres sont de la dynamite." Je serais très fier que l'on dise la même chose des miens. Ne pas écrire avec le sang de son coeur n'a aucun sens. Créer, c'est s'exposer, c'est se rendre vulnérable. Chaque
fois que je publie un livre, je fournis au procureur de nouvelles pièces à charges." La question portait sur la volonté de faire de son existence un roman.
Par certains aspects, il y a quelque chose d'ascétique dans cette obstination à vivre comme on a décrété, adolescent, à la lecture du Satiricon, par exemple, ou de Rimbaud, qu'il fallait vivre, et que c'est à cette unique condition que la vie avait un sens. Outre les inimitiés - et Gariel Matzneff n'en manque pas - que suscite ce genre de position, cela implique aussi le risque du rejet
et de la solitude - celle du pestiféré. "Un véritable artiste vit dangereusement. C'est une nécessité intrinsèque à la fonction. Certains le paient cher. Voyez Antonin Artaud, Gérard de Nerval, Vincent Van Gogh... Pour autant, tout destin d'artiste ne se termine pas forcément par un suicide ou par un internement en maison de fou, mais défier la société, s'acharner à subvertir l'ordre social, ne demeure jamais sans conséquence." Il ne faudrait cependant pas se méprendre. Car si l'existence de notre trublion des lettres présente certaines affinités avec celle d'un moine, c'est au libertinage qu'il rend un culte. A Dieu aussi... Et en l'espèce, cela tombe sous le sens : "Le Christ a été crucifié parce qu'il n'a cessé de scandaliser, dit-il. Est-ce que vous connaissez quelque chose de plus scandaleux que le "Discours sur la montagne"? Dieu seul, et c'est même une preuve de son existence, peut proférer des trucs pareils : "Heureux les pauvres en esprit, parce que le royaume des cieux est à eux. Heureux êtes-vous, lorsqu'on vous dira des injures, et qu'on vous persécutera et qu"on dira faussement contre vous toute sorte de mal à cause de moi.", etc. L'écriture présuppose une cricifixion", poursuit-il. C'est bien d'entendre ce type de propos. Il n'y a plus que de la bouche des écrivains que sortent de tel discours. "J'adore la vie, s'empresse-t-il d'ajouter. J'ai pour la vie une capacité d'enthousiasme - qui n'est pas étrangère à ma propension à tomber régulièrement amoureux -, à mon sens tout à fait compatible avec un certain pessimisme shopenhauerien et une vision de l'humanité un peu sombre." La conversation se pousuit quelque temps encore sur un ton où le sérieux n'exclut pas la badinerie - on s'est concentré sur le sérieux (la littérature est une affaire sérieuse) sans tellement répercuter la légèreté matznevienne, c'est vrai -, puis Gabriel Matzneff se lève pour aller acheter des fraises avant que l'épicier ne baisse son rideau de fer. La Semaine sainte va commencer. Gabriel Matzneff fait maigre.
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