Ces Français qui défendent la cause serbe,
par Rémy Ourdan
Le Monde, 1er février 1995
LA FRANCE a-t-elle eu un comportement indigne pendant les cinq années de guerre en ex-Yougoslavie ? Certains, qui se sont engagés aux côtés de la Croatie ou de la Bosnie-Herzégovine, ont régulièrement dénoncé la politique française. D'autres se réveillent aujourd'hui et accusent la France d'avoir trahi les Serbes. Des hommes politiques et des écrivains s'en prennent violemment aux gouvernements de François Mitterrand et de Jacques Chirac, aux intellectuels et aux journalistes, affirmant que la cause nationaliste serbe méritait plus de compréhension, voire d'amitié.
La récente visite de Jean-Marie Le Pen au chef paramilitaire Vojislav Seselj et à Pale aura peu de conséquences retentissantes. Le FN est trop divisé entre pro-Croates et pro- Serbes, et M. Seselj peine à convaincre ses partisans qu'un parti qui a défendu la cause croate pourra être le meilleur atout des Serbes sur le sol français. Le soutien apporté au Parti radical serbe s'inscrit toutefois dans une logique que devrait développer le Front national : toutes les droites nationalistes doivent travailler ensemble, et les extrémistes serbes et croates, une fois les plaies de la guerre refermées, défendent des valeurs identiques.
Un noyau français de défense des Serbes existe en dehors du FN. Des intellectuels ont publié des articles et des livres d'une ardeur étonnante, bâtis autour d'une fascination pour le peuple serbe, d'un racisme fracassant et d'une négation de tous les faits rapportés par les journalistes et les organisations humanitaires. Les plus actifs sont, ou ont été, les romanciers Patrick Besson, Gabriel Matzneff et Vladimir Volkoff, Jean Dutourd et son fils Frédéric, les pamphlétaires Thierry Séchan, Alain Paucard et Daniel Schiffer, ainsi que Jean-Edern Hallier, récemment disparu, ou Gilles Martin-Chauffier, romancier et chef de rubrique à Paris-Match, où il accueille régulièrement les articles de ses amis. Ils viennent de réunir trente écrivains dans Les Serbes et nous, publié aux éditions L'Age d'homme, une maison d'édition de Lausanne qui fut une vitrine francophone de la littérature yougoslave (et de l'Europe de l'Est) avant d'épouser les thèses ultranationalistes serbes.
Ces écrits ont apparemment des motivations diverses : Dutourd a la nostalgie des vieilles aventures guerrières franco-serbes ; Matzneff aime la religion orthodoxe ; Patrick Besson et Jean-Edern Hallier étaient réunis par le goût de la provocation... Chacun a ses raisons d'éprouver un amour inconditionnel pour la " Grande Serbie ", en dépit de la signification tragique de ce projet pour les Serbes et surtout les non-Serbes d'ex-Yougoslavie. Leur point commun est une haine féroce envers ceux qui ont défendu la cause croate, tel Alain Finkielkraut, ou bosniaque, comme Bernard-Henri Lévy, Jacques Julliard, Paul Garde, Véronique Nahoum-Grappe, Romain Goupil, André Glucksmann. Les défenseurs des nationalistes serbes jonglent avec des analyses partisanes du conflit et des règlements de comptes parisiens.
L'autre cible privilégiée est la presse. " Trop de mensonges, d'omissions volontaires, de déferlements de haine, (...) en un mot de désinformation ", écrivait Paucard dans un précédent opuscule, Avec les Serbes (L'Age d'homme, 1996). L'écrivain allemand Peter Handke s'en était aussi pris violemment, dans la Süddeutsche Zeitung, au Monde et à la Frankfurter Allgemeine Zeitung. L'accusation générale est que les correspondants de presse n'auraient " couvert " qu'un seul camp et dénigré la lutte serbe. Peu importe que les journalistes se soient installés à Belgrade, comme à Zagreb ou à Sarajevo, ou qu'ils aient traversé chaque jour les lignes de front (d'où un " bilan " exceptionnel de cinquante reporters tués) afin d'entendre les " réalités " de chaque belligérant.
Le sursaut des pro-serbes français date de l'été 1995. Le pire carnage de la guerre faisait la " une " de l'actualité : la chute de l'enclave de Srebrenica et l'exécution de milliers de prisonniers (des " dérapages " selon Les Serbes et nous). Lorsque l'armée croate se lance à l'assaut de la Krajina, cent-cinquante mille réfugiés s'enfuient sur les routes, et des soldats croates assassinent des vieillards. Pour la première fois, les images de télévision montrent des colonnes de réfugiés serbes, images qui se répéteront avec l'exode des Serbes fuyant la réunification de Sarajevo. Pour les intellectuels pro-serbes, ces drames sont l'occasion d'avancer une conviction : tous les camps se valent dans l'horreur. Les réfugiés serbes deviennent prisonniers de ceux qui nient qu'un programme de " purification ethnique " ait été d'abord conçu à Belgrade et mis en pratique par l'armée de MM. Milosevic, Karadzic et Mladic.
Les défenseurs de la Serbie y font parfois un voyage. Patrick Besson a ainsi emmené ses amis en République serbe afin de soutenir la campagne électorale du Parti démocratique serbe de Radovan Karadzic. Lors d'un ultime meeting à Pale, les Français étaient représentés à la tribune par Patrick Barriot, ancien casque bleu. " Nous sommes venus laver la grande honte des démocraties occidentales et aider nos frères d'armes serbes ", hurlait-il.
Ce noyau parisien fut toutefois absent pendant la guerre, sauf pour l'écrivain russe Edouard Limonov qui révèle dans Les Serbes et nous qu'il a combattu dans les rangs serbes en Krajina. " A mon actif, j'ai des dizaines d'articles, ainsi que des cartons sur vos ennemis ", dit-il. Il s'illustra aussi en accompagnant Radovan Karadzic à des positions qui assiégeaient Sarajevo. Souriant à une caméra de la télévision de Pale, il s'installa derrière une mitrailleuse lourde et arrosa la capitale bosniaque de projectiles de 12,7 mm.
PARANOIA
Les moqueries à l'encontre de Bernard-Henri Lévy ou Bernard Kouchner perdent en revanche de leur saveur, les intellectuels pro-serbes n'ayant côtoyé ni les combats ni les ennemis des Serbes. Si leurs voyages furent brefs et souvent teintés d'intérêts télévisuels, Lévy et Kouchner sont allés à Belgrade ; les croisés de la cause serbe ne vinrent pas à Sarajevo. Ils notent avec raison que les troupes croates ont commis d'effroyables exactions, et les amplifient allègrement, mais les accusations anti-bosniaques s'égarent, n'étant étayées que par des " informations " de Pale ou d'enquêteurs partisans. Leurs écrits sont noyés sous un déluge de querelles historiques et de paranoïa.
La France a-t-elle trahi les Serbes ? François Mitterrand essaya d'éviter ce constat. Lévy a rapporté cette confidence exprimée lors d'un dîner par l'ancien président : " Moi vivant, jamais, jamais la France ne fera la guerre à la Serbie ! " Il a tenu parole, s'opposant à la fois à une intervention militaire et à une levée de l'embargo sur les armes. Jacques Chirac imposa une rupture dans le discours français en dénonçant les agressions serbes et en étant l'initiateur, avec Bill Clinton, de l'intervention aérienne qui mit fin à la guerre.
La France retrouva ensuite son attitude traditionnellement ambiguë, faite de méfiance envers les Bosniaques et d'un pro-serbisme discret et efficace des états-majors militaires. Elle prend peu à peu congé de la Bosnie-Herzégovine, en retirant ses soldats et en abandonnant le champ diplomatique aux Américains. " Nous allons bientôt redevenir proches de nos amis serbes, car la coalition croato-bosniaque est accaparée par les Etats- Unis et l'Allemagne, commente un officier convaincu. Les Serbes sentent encore un peu le souffre, mais nous, Français, sommes condamnés à renouer nos liens avec ce peuple ami. "
A Sarajevo ou à Paris, de Besson à Le Pen en passant par des officiers galonnés, les défenseurs de la cause serbe, encore isolés et marginaux, relèvent la tête. Ils n'hésitent plus à affirmer leurs choix : le président Milosevic a trahi la cause serbe, désormais incarnée par les guerriers de Pale, l'Eglise orthodoxe et la fraction d'extrême droite de l'opposition belgradoise.
Rémy Ourdan
A ce sujet, voir aussi l'article La vie des Serbes de l'Opinion Indépendante.
Retour au menu principal
Retour à la liste des articles à propos de Gabriel Matzneff