Un archange pas très catholique,
par Nicole Casanova
Le Quotidien de Paris, 5 novembre 1985
Il est celui qui se mêle de vivre quelques fantasmes issus des contrées les plus sévèrement interdites. De toutes les inversions possibles, la société condamne le plus durement celle qui met sur la table les cartes de nos jeux secrets, concrétise en plein jour le nuage non vécu, mal vécu, de nos songes. Mais l'ange qui, devant notre intimité, se voile la face, peut séjourner tranquillement chez Gabriel Matzneff : si, avant d'entrer chez l'écrivain, l'ange a pris soin de le lire, il sait tout.
Si nous voulions dresser l'acte d'accusation de Gabriel Matzneff - au nom de quoi ? Peu importe, disons au nom des convenances et de la malveillance bourgeoise -, il faudrait le suivre de son enfance jusqu'à aujourd'hui, aller au-delà de ce qu'il nous dit dans ce Galop d'enfer. Que trouverions-nous alors ? Essayons. Montons l'escalier tournoyant, allons le chercher en haut de ses six étages, dans ce qu'il nomme "le placard de Raskolnikov", quelques mètres carrés où le lit vogue dans les livres et où le bureau siège dans la cuisine.
Le long corps filiforme qui apparaît tout là-haut porte une tête étrange, très belle, très lumineuse quand elle sourit et que les yeux bleux s'embrasent, et parfois inclinée et tragique comme une tête de bagnard sibérien.
Gabriel Matzneff est né à Neuilly-sur-Seine, mais ses parents, russes, venaient de Saint-Pétersbourg et d'Orel. Ils divorcèrent alors que Gabriel avait deux ans. L'enfant, qui vécut avec sa mère, reçut "une éducation très XIXe siècle, comme on la concevait alors dans les familles de l'émigration russe." A sept ans, Gabriel Matzneff sait baiser la main des dames, fréquente le cours Georges Ville, dans le 16e arrondissement, puis le collège Gerson, puis Saint-Louis de Gonzague, et enfin l'école Tannenberg, avant d'étudier le grec et le latin à la Sorbonne, et le russe, qu'il ne parlait pas couramment, à l'Ecole des langues orientales. Mais entretemps, il est devenu cet amant ravi et insatiable, fou de jeunes corps féminins ou masculins. Faut-il l'imaginer, lors de ce devenir, angoissé, introverti, honteux ? Mais non. Il était, nous dit-il, "sensible, mais pas tourmenté". Et pour l'accrocher au monde extérieur, juguler en lui ces crises schizoïdes qui le mèneront, plus tard, à une tentative de suicide, il eut, pendant toute sa jeunesse, le cheval "animal ô combien vivant". Gabriel Matzneff était un cavalier extraordinaire, dès son enfance, dressant des chevaux et participant à des concours hippiques. L'amitié des autres cavaliers fit de lui un adulte. En outre, ce milieu le confirma encore dans ce mode de vie dont il avait déjà reçu l'enseignement dans sa famille : celui des "gens très bien, exemplaires". C'est-à-dire des gens pour qui l'argent n'a pas d'importance, capables d'être très pauvres et de rester eux-mêmes. "On ne se sent pas déclassé et humilié parce qu'on n'a pas d'argent. J'étais un petit garçon très libre : on ne m'éduquait que par l'exemple. Et si je n'aime pas les familles, ce n'est certes pas à cause de la mienne."
Alors, dit l'accusateur public, comment êtes-vous tombé dans la débauche ? Avez-vous, comme tant d'autres, commencé à jeter sournoisement des regards coupables vers vos petits camarades ? Vous n'y êtes pas du tout, répondrait Matzneff, s'il daignait répondre. "J'ai toujours été amoureux. A douze ans, j'étais amoureux de Christine qui en avait quinze. Mais j'étais aussi amoureux d'un petit Hugues qui avait mon âge et qui était très beau. Tout cela était très chaste, très timide. Nous échangions des baisers sous les portes cochères. Au demeurant, cela vous marque plus qu'une première coucherie..." Le remords ? Il n'eut, semble-t-il, pas l'occasion d'y penser. A quinze ans, il fut littéralement enlevé et séduit par une fille qui en avait dix-huit. "J'étais très beau", dit-il (tout le monde ne peut pas se permettre d'être Narcisse avec juste raison...). A seize ans, ce fut le premier garçon. "Je savais bien que ce que je faisais pouvait être mal, mais cela ne me tourmentait pas." Aussi à l'aise avec les unes qu'avec les autres, Gabriel Matzneff connut, avec sa femme Tatiana, une forme d'amour infiniment plus fort. Jamais, sans doute, il ne fut plus près d'unir l'Eros charnel à l'Eros mystique (cf. Vénus et Junon). Il découvrait "l'univers de l'amour féminin, plus absolu que l'amour masculin". Lui, qui ne se considère nullement comme un homosexuel et avoue que ce qu'il aime chez les jeunes garçons, c'est la féminité de leur corps, il voulut mieux encore : vivre avec Tatiana toute la théologie chrétienne du mariage, que les orthodoxes nomment "le sacrement de l'amour". Mais, marié à Tatiana en janvier 1970, il divorça en 1972.
Voilà bien, dit l'accusateur, cette confusion sacrilège qui permet à Matzneff de coucher avec un jeune garçon et de communier le lendemain...
"Soyons clairs, réplique Matzneff, dans l'église orthodoxe, les seules relations sexuelles licites sont celles du mariage. L'alternative : chasteté ou mariage, est la même que pour les catholiques. Cela dit, l'Eglise orthodoxe est plus sensible à cette phrase de saint paul : "ubi caritas est, ubi Deus est". Il y a les règles de l'Eglise, et il y a en même temps l'amour et la vie. L'Eglise orthodoxe a moins tendance à réduire la religion à un code moral. Elle est moins juridique. Père spirituel plutôt que directeur de conscience, le métropolite Antoine avait fait progresser Gabriel Matzneff vers l'idée du mariage, pour "créer vraiment un couple. Il m'a fait comprendre que l'approfondissement du mariage m'était nécessaire." Si bien que le plus grand chagrin d'amour de ce pêcheur, de ce sensuel, de ce pédophile, fut sans doute l'échec de son union avec Dieu, à travers l'échec de son mariage.
Serait-il plus proche de Dostoïevski que de Pierre Louÿs, ce jouisseur, cet hédoniste ? Après son divorce, il démissionna de TF1, où il réalisait une émission orthodoxe, il cessa toute activité, renonça à toute charge spirituelle. "J'aurais perdu le respect de moi-même." Quant aux communions sacrilèges : "La communion est faite pour les pêcheurs et non pour les saints. Mais c'est quand même très angoissant. Il y a longtemps que je n'ai pas communié..."
Gabriel Matzneff n'a rien à redouter de la justice des hommes. Mais nous avons quand même voulu savoir ce que, dans ce Galop d'enfer, il n'avait pas dit. Surprise : ce qu'il a caché, ne sont pas de noires partouzes, mais de graves réflexions politiques ou religieuses, inscrites dans ces petits carnets où Matzneff griffonne partout, dans l'autobus ou au café. Il a omis les expressions de cette générosité qui avait fait de lui, en 1967, le tout premier défenseur des dissidents Boukovski et Gunzbourg. Où le mène-t-il, ce Galop d'enfer si radieusement écrit ? "La vie telle que je l'ai décrite dans ce livre est un processus d'autodestruction. Pour l'instant, la machine tourne. Mais cela ne peut amener que la catastrophe. Je ne suis pas spécialement content de moi-même..." Devant ce dur jugement, l'accusateur public se sent enfin honteux. Mais quoi, de l'Archimandrite aux Douze poèmes pour Francesca, du Défi à Isaïe réjouis-toi, chaque lecture de Matzneff nous le montre plus tragiquement grand, plus irremplaçable. Est-ce que cela peut suffire à réconcilier avec lui-même ce narcisse paradoxalement déchiré par l'examen de conscience, cet écrivain capable de percevoir ensemble les mots de reproche et d'amour qui lui viendraient de Dieu ?
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