Un article de Gabriel MATZNEFF à l'occasion de la publication des Cahiers 1957-1972 de Cioran, paru dans le Figaro Magazine du 31 octobre 1997
Deux ans après sa mort, paraissent ses "Cahiers", carnet de bord d'un penseur hors du commun. Gabriel Matzneff l'évoque avec ferveur.
Il est toujours difficile d'écrire sur les autres, mais cela l'est spécialement lorsque l'autre a été pour vous un maître, un complice, un de vos amis les plus chers. Ces Cahiers posthumes de Cioran, je les ai ouverts avec tremblement, je les ai lus, dévorés, avec une émotion sans cesse grandissante. Tel est le pouvoir de la langue française sous la plume d'un artiste de génie : Cioran n'est pas mort, il vit plus que jamais parmi nous, puisque ce livre bouleversant nous restitue sa voix, sa respiration, son univers.
Ce journal intime est précédé d'un bref avant-propos de Simone Boué qui fut le grand amour de Cioran, sa compagne durant plus d'un demi-siècle, son ange gardien. Cet été, quelques jours après avoir déposé chez Gallimard le gros manuscrit qu'elle avait déchiffré et dactylographié, Simone Boué a rejoint Cioran pour l'éternité. La mort de Cioran en 1995, celle de Simone Boué aujourd'hui marquent pour certains d'entre nous la fin d'une époque, d'un petit monde : ce grenier du 21, rue de l'Odéon où la bonne chère, les bons vins, la chaleur de l'amitié, la lumineuse présence de nos hôtes nous ont permis de vivre tant et tant d'heures enchanteresses.
Ce qui frappe le plus dans ces Cahiers, c'est le sentiment aigu que Cioran a de sa déchéance, de son inaptitude aux autres. Simone Boué note qu'après sa mort, la meute des bien-pensants s'est déchaînée contre lui. Sans doute, mais dès les années cinquente - ces Cahiers en témoignent -, Cioran a l'impression d'être rejeté, calomnié, mis au rebus par ses contemporains. Tantôt il en souffre et tantôt il s'en réjouit : pour un écrivain, note-t-il avec satisfaction, "il vaut mieux finir conspué qu'applaudi".
Les fidèles lecteurs de Cioran retrouveront dans ces Cahiers l'intérêt passionné qu'il témoigne à la diététique, à l'Eglise orthodoxe, à la marche à pied, au judaïsme, à Baudelaire, au bouddhisme, au suicide, à Schopenhauer, aux promenades à la campagne, à Jean-Sébastien Bach, à l'aboulie russe : plus un artiste est grand et plus il est prisonnier de ses obsessions, de ses idées fixes. D'une certaine manière, Cioran a toujours écrit le même livre et celui-ci, d'une liberté de ton extraordinaire, est la somme de tous ceux qu'il a publiés de son vivant.
Le lisant, j'ai beaucoup pensé aux jeunes gens, aux jeunes filles qui s'apprêtent à entrer dans le tourbillon de l'existence. C'est à eux que ce livre est destiné, ce sont eux qui doivent en faire leur miel. Ils y apprendront ce qu'un esprit libre, dès lors qu'il est contraint de vivre en société, doit faire et, surtout, ce qu'il ne doit pas faire ; ils y apprendront à dire non.
Actuellement, au Louvre, est exposée une ravissante terre cuite de Pajou : Anacréon arrachant une plume des ailes de l'Amour pour écrire ses poèmes érotiques. Cioran, lui, c'est avec une plume des ailes du Désespoir qu'il a écrit ses Cahiers, ce livre déchirant, captivant, inépuisable.
Un article de Gabriel MATZNEFF publié dans Le Magazine Littéraire n°252/253 de mars 1988 à l'occasion d'un dossier sur les "Ecrits intimes". N.B. : cet article a été repris en 1995 dans le recueil "Le dîner des mousquetaires".
De l'art de confesser ses péchés et de s'en délivrer.
J'avais seize ans lorsque j'ai commencé à tenir mon journal intime dans un de ces carnets 10/16, à la couverture de molesquine noire et brillante, fermés par un élastique, auxquels depuis lors je suis toujours demeuré fidèle.
Pourquoi ai-je, dans ma dix-septième année, éprouvé soudain le désir d'écrire mon journal intime ? Pourquoi, au mépris du "scandale", ai-je pris voilà une dizaine d'années la décision de les publier de mon vivant ?
Depuis l'âge de dix ans, je vivais parmi les chevaux. J'avais treize ans quand, à l'Etrier, je gagnai mon premier concours hippique. A dix ans également, quittant un collège jésuite où je ne me plaisais pas, j'entre en sixième à l'Ecole Tannenberg, un cours privé situé rue de la Tour, et j'y fus tout de suite très heureux.
Oui, de dix à seize ans, j'ai été un garçon heureux. Les chevaux, d'excellents amis, une vie amusante et agréable. J'avais des passions. Je n'avais pas d'états d'âme.
Ce bonheur insouciant devait s'évanouir au cours de ma dix-septième année. La baronne Tannenberg, qui ne joignait plus les deux bouts, avait dû fermer son école. J'étais à présent au lycée Carnot. En apparence, rien n'avait changé. J'étais beau, en parfaite santé, je faisais de bonnes études, j'avais de l'argent, des chevaux, une famille qui me fichait la paix. Pourtant, ce fut à cette époque que je cessai d'être heureux, bien qu'il n'y eût, objectivement, aucune raison à cela. Ce fut aussi à ce moment que, pour la première fois, j'éprouvai le besoin d'écrire.
Si dans les années de solitude, de révolte, de brûlure et de rage qui suivirent, je n'avais pas tenu mon journal intime, assurément j'aurais sombré dans la schizophrénie, ou je me serais suicidé. C'est mon journal intime qui m'a sauvé de la démence et de la mort. C'est également grâce à lui que j'ai acquis le goût de l'écriture, la maîtrise de la langue, le sens de l'observation.
Observation de moi-même, d'abord. Ce sont mes carnets noirs qui, mieux que toutes les leçons de morale, m'ont fait prendre conscience de mes défauts, voire de mes vices. Observation des autres. Je suis sans doute un Narcisse, mais un Narcisse qui n'existe que par rapport aux jeunes personnes qu'il aime d'amour, aux amis qu'il rencontre, aux pays qu'il visite, aux événements qu'il traverse. Je suis un solitaire, mais un solitaire enthousiaste, attentif et curieux.
Mon journal intime se nourrit de mes souffrances, de mes bizarreries, de ce qu'un médecin appellerait mes névroses, et simultanément il m'en libère. Mes carnets noirs me dispensent de m'étendre sur le divan de M. Freud, de M. Jung ou de M. Lacan. Ils devraient me dispenser du confessionnal. Ils sont mon exorcisme. J'espère que, lorsque je comparaitrai devant le souverain juge, ils seront aussi mon absolution.
Nous sommes en 1988. Voilà trente-cinq ans que je noircis mes noirs carnets. Dix-neuf de ces années ont déjà paru en librairie. Je souhaite vivre assez longtemps pour avoir le loisir de publier la totalité de mon journal intime avant ma mort. Pourquoi ? Parce que cela me fait plaisir, et c'est en soi une raison suffisante. Et puis, je délivre ainsi mes exécutants testamentaires de la tentation de détruire mes carnets, ou de les caviarder. Dans tout héritier, il y a une lady Byron qui sommeille.
L'accusation d'impudeur ne me touche pas. Ce n'est pas le journal intime, c'est l'écriture en général qui est impudique. Mes romans, mes essais, mes poèmes constituent, autant que mes carnets noirs, un ensemble intime, et impudique. Chaque fois que je publie un livre, je passe aux aveux ; je fournis à l'accusation les pièces du dossier.
Tous mes livres, quel qu'en soit le genre, jaillissent du même coeur, sont écrits de la même encre, expriment le même univers. Il existe néanmoins une différence. Le roman, l'essai, le poème, c'est la vérité choisie, ordonnée, stylisée. Le journal intime, au contraire, c'est l'écriture à l'état brut, les aveux griffonnés à la diable. Sur les milliers de pages de mes carnets noirs, il n'y en a pas cent que j'ai écrites assis à mon bureau de travail. Mon journal, ce sont des notes en mouvement, prises dans la rue, à la plage, en avion, en autobus, sur le coin d'une table de bistrot, n'importe où : l'exact sismographe de mes humeurs, de mes aventures, de mes passions, de ma vie.
J'ai la réputation d'être infatué de moi. C'est un reproche immérité. Je ne suis pas spécialement fier d'être, au sens que Tourgueniev donnait à cette formule, un homme inutile, un homme en trop ; je ne suis pas spécialement fier de mes pulsions contradictoires, de mon incohérence, de ma mauvaise conduite, de mon existence ironique et pécheresse. Cependant, c'est vrai, je crois que ce don d'écrire que j'ai reçu de Dieu (ou du diable), s'il n'excuse pas mes faiblesses et mes erreurs, du moins les justifie. L'écriture, ma rédemption, mon salut. Oui, l'écriture qui fixe les bonheurs fugitifs, transfigure la honte et délivre de l'horreur d'être. C'est une de mes petites amantes qui me disait, le 23 novembre 1978 : "Votre logique est celle d'un fou, mais votre syntaxe est si rigoureuse que vos lecteurs ne s'en aperçoivent pas".
Un article de Gabriel MATZNEFF publié dans Le Magazine Littéraire n°256 d'août 1988 à l'occasion d'un dossier sur "Les suicidés de la littérature".
Du suicide envisagé come l'acte aristocratique par excellence. La mort de Caton en demeure encore aujourd'hui le parfait modèle.
Lorsque la guerre civile éclate à Rome, Brutus se rend chez Caton et demande à cet "unique refuge de la vertu proscrite" (Lucain, La Pharsale) de rester au-dessus de la mêlée. Caton repousse cette offre.
Il répond à Brutus qu'il n'a pas le désir insensé de vivre en repos dans un temps où le malheur de sa patrie émeut le monde entier, et il ajoute : "Rome, je ne t'abandonnerai pas avant d'avoir embrassé ton cadavre, et je suivrai jusqu'au bout ton nom, Liberté, même quand tu ne seras plus qu'une ombre vaine".
C'est l'amour de la liberté qui persuade le stoïcien Caton de vivre et de se battre. Cette libertas est une des deux colonnes d'Hercule du stoïcisme romain, l'autre étant la virtus, que je traduirais volontier ainsi : le goût qu'un homme d'honneur a de son destin, l'intrépidité spirituelle.
Donc, Caton s'engage dans le camp pompéien, qui est celui de la légalité républicaine, et combat avec opiniâtreté César, ce général factieux. Le parti de la liberté n'est pas heureux : après la défaite de Pharsale, qui marque la fin de Pompée, c'est à Thapsus, proche de l'île de Djerba, que César écrase les troupes de Caton. Après cette défaite, Caton remonte vers le nord et s'enferme dans Utique, ville située au nord-ouest de carthage. Là, il se consacre aux autres, c'est-à-dire à ses compagnons d'armes et aux habitants de la ville. Il pourvoit à la sûreté de ceux qui ont des raisons de craindre des représailles de César, et veille lui-même à leur embarquement. Les sénateurs de la ville lui disent qu'ils ont l'intention de faire appel à la magnanimité de César et que lui, Caton, est le premier pour lequel ils demanderont grâce. Caton leur conseille de travailler à leur propre salut, mais leur interdit de parler de lui : "C'est aux vaincus à prier, et à ceux qui ont mal fait à implorer le pardon. Or, dans cette guerre contre César, c'est moi qui suit le vainqueur, puisque j'ai la vertu et la justice de mon côté."
Le soir venu, après le bain, Caton soupe avec ses proches et les magistrats d'Utique. Ils parlent de philosophie. De propos en propos, ils arrivent à l'examen de ce que l'on appelle les paradoxes des stoïciens, par exemple que l'homme de bien est seul libre et que tous les méchants sont esclaves. "Le péripapéticien, écrit Plutarque, ne manque pas de s'élever contre ce dogme, mais Caton le réfute avec véhémence, d'un ton de voix rude et sévère, et soutient longtemps la dispute, avec une adresse merveilleuse, de sorte qu'il n'y eut personne qui ne vît fort clairement qu'il avait résolu de mettre fin à ses jours, pour se délivrer des maux présents."
Si c'est l'amour de la libertas qui détermine Caton d'Utique à vivre pour résister à la tyrannie, c'est ce même amour qui lui dicte son suicide sacrificiel. Nous sommes là dans la plus stricte orthodoxie stoïcienne, et, un siècle plus tard, Sénèque et Thraséa, au moment de se donner la mort sous le règne de Néron, invoquent un dieu qu'ils nomment : Jupiter Liberator.
Après avoir congédié ses convives, fait sa promenade accoutumée, donné ses ordres aux capitaines des gardes, embrassé avec une tendresse particulière ses amis et son fils, Caton va se coucher. Retiré dans sa chambre, il lit la plus grande partie du dialogue sur l'âme de Platon. Il cherche son épée et ne la trouve pas, car son fills l'a cachée. Il la réclame, et comme on tarde à la lui apporter, il se fâche, crie qu'on veut le livrer à César, et lance : "Je n'ai pas besoin d'épée pour m'ôter la vie ; il me suffit de retenir un instant mon haleine, ou de me frapper la tête contre le mur, et je suis mort."
Finalement, on lui envoie son épée par un petit esclave. Caton la tire du fourreau et l'examine ; puis, voyant que la pointe est acérée et le tranchant bien aiguisé, il s'écrit : "Maintenant, je suis mon maître !" et, plaçant l'épée à son chevet, il reprend la lecture du Phédon qu'il relit, dit-on, deux fois. Puis il s'endort d'un profond sommeil. Il se réveille vers minuit pour s'assurer que tous ceux qui devaient fuir Utique sont bien partis. Là, je laisse à nouveau la parole à Plutarque :
"déjà les oiseaux commençaient à chanter, quand Caton se rendormit quelques instants. (Cest boulversant, n'est-ce pas ? "Déjà les oiseaux commençaient à chanter..." C'est la nuit de Gethsémani du paganisme romain.) Butas étant revenu, et lui ayant dit que tout était tranquille sur le port, il lui ordonna de se retirer, et de fermer la porte après lui, et se renfonça dans son lit comme pour se reposer jusqu'au jour. Mais Butas ne fut pas plutôt sorti que Caton tira son épée et se la plongea dans la poitrine. L'inflammation qu'il avait à la main l'ayant empêché de la bien plonger, il ne se tua pas du premier coup. Dans son agonie, il tombe du lit et fait un grand bruit en renversant une table. Les esclaves l'entendent, jettent un cri, le fils et les amis de caton pénètrent aussitôt dans la chambre. Ils le trouvent baigné dans son sang, vivant encore et les yeux ouverts ; tous sont saisis d'horreur. Le médecin arrive, et voyant que les entrailles ne sont pas traversées, essaye de les remettre et de coudre la plaie. Mais Caton, reprenant ses esprits et ses sens, repousse le médecin, se déchire les entrailles de ses mains, rouvre la plaie et expire."
Toute l'Antiquité a tenu la mort de Caton pour le modèle du suicide philosophique, et aujourd'hui encore celle-ci en demeure l'archétype. Dans Les Tusculanes, un traité qu'il a écrit en 46 avant Jésus-Christ, c'est-à-dire l'année même de la mort de Caton, Cicéron donne un intéressant commentaire du suicide de celui qui fut son ami : "Caton est mort dans une telle disposition d'esprit que c'était pour lui une joie d'avoir trouvé l'occasion de quitter la vie. Car on ne doit point la quitter sans l'ordre exprès de Dieu, qui a sur nous un pouvoir souverain. Mais, quand Dieu lui-même nous en fait naître un juste sujet, comme autrefois à Socrate, comme aujourd'hui à Caton, et souvent à bien d'autres, un homme sage doit en vérité sortir bien content de ces ténèbres pour gagner le séjour de la lumière (...) Lorsque Dieu l'appelle, c'est comme si le magistrat, ou quelque autre puissance légitime, lui ouvrait les portes d'une prison."
Si, aux yeux des stoïciens, le suicide est l'acte aristocratique par excellence, c'est parce qu'il est le privilège du sage, de l'homme de bien, de l'être qu'animent ces qualités spécifiquement romaines que sont la libertas, la virtus, la dignitas et la fides. Tous les hommes sont animés par le vouloir-vivre, attachés à l'existence, et le struggle for life est une universelle banalité, mais seuls les meilleurs d'entre eux, seules les âmes nobles éclairées par la philosophie, sont capables de juguler ce vulgaire élan vital et de faire le libre sacrifice de leur vie. L'homme ordinaire vit autant qu'il peut. L'homme supérieur, lui, vit autant qu'il doit.
Dans son traité De la Providence, Sénèque, futur suicidé, écrit : "Je ne vois pas, en vérité, ce que Jupiter, s'il daigne s'intéresser à notre terre, peut y trouver de plus beau à contempler qu'un Caton, qui, malgré l'écrasement réitéré de son parti, demeure debout, inébranlable, au milieu de l'effondrement de la République. Que le monde, dit-il, se courbe sous la loi d'un despote, que ses légions bloquent la terre, sa flotte les mers, que les milices césariennes assiègent nos portes, Caton sait par où s'évader : son bras suffit à lui ouvrir les portes de la liberté (...) Je ne doute pas que les dieux n'aient vu avec une joie profonde ce grand homme, si ardent à son propre supplice, s'occuper du salut des autres, tout organiser pour leur fuite, consacrer sa nuit suprême à l'étude, plonger l'épée dans sa sainte poitrine, puis répandre ses entrailles et délivrer de sa main son âme auguste (...) La mort est une apothéose, lorsqu'elle force l'admiration de ceux mêmes qu'elle épouvante."
Les législateurs français qui, le 31 décembre 1987, ont voté la loi n° 87-1133 condamnant l'incitation aunsuicide, auraient été bien inspirés, avant d'introduire ces obscurantistes et imbéciles dispositions dans notre Code pénal, de relire (ou plutôt de lire, car ils ne l'ont sans doute jamais ouvert) ce magnifique traité De la Providence où Sénèque place un éloge du suicide dans la bouche de Dieu lui-même : "J'ai pris soin, y déclare Dieu aux hommes, qu'on ne pût vous retenir malgré vous : l'issue est grande ouverte. De toutes les nécessités auxquelles je vous ai soumis, je n'en ai rendu aucune plus facile que la mort. J'ai placé la vie sur une pente : elle y glisse. Prenez-y garde et vous verrez combien la voie qui mène à la liberté est courte et commode à suivre. Vous avez la mort sous la main."
Le suicide est la grande affaire du stoïcisme. Aujourd'hui comme hier, lorsqu'un Occidental est confronté à la mort volontaire, c'est vers la secte stoïque qu'il se tourne, c'est dans les écrits des maîtres du Portique qu'il va chercher le courage, l'élan et l'égalité d'âme dont il a besoin en ce moment suprême. Aujourd'hui comme hier, ceux qui se sont mis à l'école des stoïciens considèrent avec sérénité les orages qui les menacent. Ils savent qu'en cas de malheur il existe une sortie raisonnable, une libératrice clef des champs : le suicide.
Certes, le Portique n'est pas le seul endroit où l'on pratique un tel enseignement. Le jardin d'Epicure est, lui aussi, un lieu où nous apprenons à utiliser, lorsque le cas y échoit, cette porte de secours qu'est la mort volontaire. "C'est un malheur de vivre dans la nécessité, mais il n'y a pas de nécessité à vivre dans la nécessité", écrit Epicure, et c'est en conformité avec la conception épicurienne de l'existence qu'un Lucrèce, un Pomponius Atticus, un Pétrone, un Apicius ont décidé de se tuer. Epicure et les stoïciens sont des frères ennemis qui se rejoignent sur l'essentiel, et de même qu'on peut être à la fois chrétien et admirateur du Bouddha, de même nous sommes nombreux qui nous désaltérons avec une égale ferveur aux sources lustrales de l'épicurisme et du stoïcisme.
Néanmoins, si le recours au suicide n'est qu'un des éléments de la sagesse d'Epicure, il constitue la pierre d'angle du temple stoïque. Ce sont les stoïciens, et non les épicuriens, qui auront donné au suicide ses lettres de noblesse ; qui en ont fait l'acte philosophique par excellence. C'est notre cher Sénèque, Seneca noster, qui, dans ses Lettres à Lucilius, écrit ces lignes émancipatrices : "Il y aura toujours des gens pour te critiquer ; il s'en trouvera même, faisant profession de philosophie, pour te refuser le droit d'attenter à tes jours et prétendre qu'il est interdit de se donner la mort : pour eux, il faut attendre la fin fixée par la nature. En parlant ainsi, ne voit-on pas qu'on ferme la route de la liberté ? La loi éternelle n'a rien fait de mieux que de donner à notre vie, avec une seule entrée, plusieurs sorties. Pourquoi attendrai-je la cruauté de la maladie ou celles des hommes quand je puis échapper aux tourments et me délivrer de l'adversité ? Nous ne pouvons nous plaindre de la vie pour la raison qu'elle ne retient personne. La condition de l'homme est bonne, nul n'étant malheureux que par sa faute. La vie te plaît ? Vis. Elle ne te plaît pas ? Tu peux retourner d'où tu es venu."
Une préface écrite par Gabriel MATZNEFF pour l'édition Gallimard de La Mort qui fait le trottoir (Don Juan) d'Henry de Montherlant en 1972 (EXTRAIT)
"Avez-vous assisté au massacre ?", m'écrivait Montherlant le 6 novembre 1958, deux jours après la première de Don Juan sur le théatre de l'Athénée. J'y avais assisté, et jusqu'au bout, mais dans la salle, plusieurs personnes étaient sorties au milieu du spectacle. Une semaine plus tard, j'allais revoir Don Juan, et bien m'en prit, car il fut promptement retiré de l'affiche, tué par l'action conjuguée des insultes de la critique et de l'indignation du public. Montherlant attendra quatorze ans que, grâce à la présente édition, son Don Juan émerge de l'abîme où la cabale, plus que le Commandeur, l'avait précipité.
Les meilleures pièces de Montherlant ne sont pas les grandes machines qui ont la faveur de notre bourgeoisie fatiguée, et le poussiéreux de telle mise en scène, le conventionnel de tel dithyrambe, ont fait à l'auteur du Cardinal d'Espagne plus de mal que de bien, en imprimant dans le coeur de la jeunesse que son théatre est celui de grand-papa, bon pour le cocotier. Les gracieusetés qui, depuis un quart de siècle, se publient sur Montherlant dramaturge ("hidalgo de carton-pâte", "armure vide", "boursouflure de rétheur","navet de marbre", etc.) ont leur source partie dans une hostilité qui règle ses comptes et partie dans l'image ampoulée que le public se fait de ses tragédies.
A force de lire dans les gazettes que le théâtre de Montherlant est un "théâtre de la grandeur", et à force de le voir joué dito, les gens ont fini par le croire et se sont construit un Montherlant mâtiné de Corneille et de Cicéron dont la fonction littéraire serait de débiter des maximes de père noble : de même que Nietzsche a longtemps été enfermé dans les clichés du "surhomme", de la "volonté de puissance" et de la "mort de Dieu", de même Montherlant est prisonnier du "en prison pour médiocrité!" de La Reine morte. Un lecteur attentif sait que le théâtre de Montherlant n'est pas un théâtre de la grandeur, mais un théâtre de la souffrance et de la tendresse ; il sait que les personnages de Montherlant ne sont pas des héros drapés dans la pourpre, mais des âmes sensibles, "humaines, trop humaines", qui craquent et qui meurent ; mais le public n'est pas un lecteur attentif, le public vit de clichés, et nous ne devons donc pas être surpris de l'accueil qu'il fit en 1958 à Don Juan. La pièce porte en épigraphe cette pensée d'André Suarès : "Le public n'aime pas être surpris, et il rend insulte pour surprise", et c'est exactement cela. Le Don Juan de Montherlant n'était conforme ni à l'idée que les gens se faisaient de Montherlant ni à l'idée qu'ils se faisaient de Don Juan. C'était trop pour une seule pièce, et pour un seul homme.
En ce qui touche Don Juan, Montherlant avait flairé le scandale de loin. Un an avant la création de son Don Juan, un débat autour de "Don Juan, thème de l'art universel" devant être organisé au Centre catholique des intellectuels français, Montherlant m'avait écrit, dans une lettre datée du 13 décembre 1957 : "Il me semble que vous vous devez d'aller à cette soirée. Je n'y peux aller, ayant un "dîner", et même, sans cela, n'y aurais-je pas été, crainte d'être reconnu, et interpellé s'il y a un débat. Non seulement des Penseurs-ayant-des-idées-sur-Don Juan, mais des Penseurs catholiques... cela va être, comme on dit, gratiné." Et en post-scriptum, évoquant l'un des acteurs qui devaient, au cours de cette soirée, lire des textes, Montherlant ajoutait : "X., toujours lugubre, est bien le contraire du vrai Don Juan, c'est à dire qu'il est bien le Don Juan qu'il faut pour les chrétiens."
Pour l'intelligence du Don Juan de Montherlant, cette dernière phrase est d'une importance cardinale. De Tirso de Molina à Milosz, les auteurs de pièces ayant Don Juan pour personnage principal ont tous mis en scène "le Don Juan qu'il faut pour les chrériens", y compris des dramaturges tels que Molière, Beaumarchais et Pouchkine dont on ne peut pas dire que la foi en Christ fût au coeur de leurs préoccupations et de leur art. Et l'idée que le donjuanisme est inséparable de la révolte contre Dieu est si fortement ancrée dans les esprits qu'on la trouve dans tous les livres consacrés à Don Juan, et que tous les Penseurs-qui-ont-des-idées-sur-Don Juan seraient, me semble-t-il, prêts à signer cette affirmation de M. Jean Doresse : "Son vrai caractère ne peut exister qu'en fonction de la foi dans une âme immortelle."
Fors le Don Juan de mon cher Byron, où la "révolte contre Dieu" ne joue aucun rôle, mais ce poème n'a rien à voir ni avec le théâtre ni avec Miguel de Manara, le Don Juan de Montherlant est à ma connaissance la première pièce sur ce personnage où le Dieu des chrétiens soit totalement absent. "Il n'y a pas de fantastique : c'est la réalité qui est le fantastique", déclare le Don Juan de Montherlant, lorsqu'il découvre que la statue du Commandeur n'est pas un spectre, mais un carton-pâte que les carnavaliers ont construit par plaisanterie, et de dire à son fils Alcacer : "Bâtonne-les et détruisons ce carton-pâte. Que ne pouvons-nous détruire aussi facilement le carton-pâte de Dieu et de toutes les impostures, les divines et les humaines !" Certes, quelques secondes après ces propos qui sont, en parler chrétien, un blasphème, le surnaturel fait irruption avec le masque de mort qui s'incruste dans le visage de Don Juan, se mélange à sa chair, mais je crois que Montherlant, que l'on a accusé parfois de ne pas savoir conclure ses pièces, a introduit ce masque "magique" moins par un souci d'ordre métaphysique que parce qu'il y a vu une belle trouvaille de théâtre, et une excellente fin. Ce masque n'apparaît d'ailleurs pas dans la première version de Don Juan, telle qu'on peut la lire dans l'édition originale, publiée chez Henri Lefebvre, et il n'infirme en rien l'indifférence que tout au long de la pièce le Don Juan de Montherlant témoigne à un Dieu auquel il ne croit pas et dont il n'a pas la moindre nostalgie.
Revenons à ce qu'il m'écrivait en décembre 1957. Montherlant est convaincu que le "vrai Don Juan" n'a rien de commun avec le Don Juan forgé par les chrétiens et, dès avant la guerre, dans un petit ouvrage intitulé Sur les femmes, il raillait "l'instinct profond de l'humanité de vouloir de toute force que Don Juan soit malheureux et de se mettre l'esprit à l'alambic pour prouver qu'il l'est, surtout pour le lui prouver à lui-même". C'est ce thème qu'il développe à l'acte III, dans la scène où les Penseurs-qui-ont-des-idées-sur-Don Juan déroulent devant la double veuve et Alcacer le résultat de leurs travaux. Scène pleine de drôlerie où Montherlant bouffonne autour de ce que le personnage et le mythe de Don Juan ont inspiré à la théologie, à la philosophie et à la psychanalyse. La charge, très moliéresque - le Molière de Diafoirus, de Trissotin et des Précieuses -, est, diront certains, un peu courte. Soit, mais elle est salubre, et pour une fois que Montherlant s'abandonne à sa verev de pamphlétaire, ne mesurons pas notre plaisir. En mars 1971, me trouvant au Caire, j'ai acheté Les Mythes de l'amour de M. Denis de Rougemont. Mollement allongé sur une rive du Nil, qui est un endroit propice pour rêver de l'amour, et plus encore pour le faire, j'ai mis le nez dans ce docte ouvrage. Je n'en avais pas lu une quinzaine de pages que je me suis écrié en riant : "Mais c'est le M. le Catedratico Blablabla y Blablabla !", et j'ai jeté - que Gallimard me veuille absoudre - la prose de M. Denis de Rougemont aux crocodiles sacrés qui, selon Hérodote, peuplent le fleuve égyptien. C'est depuis ce jour-là que les crocodiles, tourmentés par les mythes de l'amour, versent des larmes et ont des aigreurs d'estomacs.
Le Don Juan de Montherlant n'est ni un impuissant, ni un mystique, ni une victime de l'éternel féminin ; le Don Juan de Montherlant est un dragueur, et s'il est dans l'Histoire une figure qui puisse être évoquée à son endroit, ce n'est pas le pécheur repenti Miguel de Manara, c'est Casanova, prince incontesté de la chasse aux minettes. Si brillants dragueurs que nous soyons, nous somme tous des enfants de choeur à comparaison du Vénitien, et c'est lui qui, mieux que quiconque, a formulé l'essence de notre sport favori,lorsque dans ses Mémoires il écrit : "Cette jeune fille, aussi jolie que sa soeur, quoique dans un autre genre, commença par exciter ma curiosité, faiblesse qui rend ordinairement inconstant l'homme habitué au vice. Si toutes les femmes avaient la même physionomie, le même caractèrevet la même tournure d'esprit, les hommes, non seulement ne seraient jamais inconstants, mais encore ils ne seraient jamais amoureux. On en prendrait une par instinct et on s'en tiendrait là jusqu'à la mort ; mais alors l'économie de notre monde serait toute autre qu'elle n'est. La nouveauté est le tyran de notre âme. Nous savons que ce que nous ne voyons pas est à peu près la même chose que ce que nous avons vu ; mais nous sommes curieux, nous voulons nous en convaincre, et pour en venir à bout nous faisons autant de frais que si nous avions la certitude de trouver quelque chose d'incomparable."