Les Nouvelles Chroniques de Gabriel Matzneff


Georges Lapassade

Chronique du 11/01/2010

Ceux qui ont lu Carnets noirs 2007-2008, paru en 2009 aux Éditions Léo Scheer, savent que mon vieil ami Georges Lapassade est mort le mercredi 30 juillet 2008 et qu’en décembre de la même année j’ai, avec Edgar Morin et René Schérer, pris part à un colloque lui rendant hommage. Pour ma part, m’appuyant sur mon journal intime de cette époque, Vénus et Junon, j’avais évoqué nos aventures tunisiennes. Voici le texte inédit de cette causerie.


Souvenirs tunisiens


Tunis, 3 janvier 1966. Je m’installe à l’hôtel Claridge, avenue Bourguiba, pour y écrire mon premier roman. Débarqué à Tunis quelques semaines avant moi, Georges Lapassade est maître assistant à la fac.
Nous nous retrouvons au bain maure. Tandis que deux solides gaillards nous pétrissent comme de la pâte à crêpes, il me déroule ses déboires avec les étudiants tunisiens qui ne sont guère prêts à accepter ses méthodes d’enseignement : l’autogestion pédagogique, la dynamique de groupe, le psychodrame.
- De toute manière, lui dis-je en riant, avec toi, c’est le psychodrame en permanence : tu n’es à l’aise que dans la catastrophe.
Georges vient de découvrir le stambéli, rituel d’exorcisme des Noirs de Tunisie, et m’entraîne dans cette découverte. Cette musique, ces danses, ont un effet thérapeutique ; elles guérissent des esprits malins, elles délivrent le malade du roi des jnouns. Georges voudrait que nous organisions un pèlerinage à Sidi Saad, un sanctuaire très vénéré par les Noirs tunisiens : tels les disciples de Mithra immolant un taureau lors de leurs cérémonies baptismales, nous y sacrifierions un bouc noir et en boirions le sang dont les vertus, m’assure Georges, sont roboratives. En attendant ce jour béni, nous courons les bouges pour y rencontrer de vieilles négresses susceptibles de nous transmettre leurs secrets initiatiques, et nous nous employons à former un orchestre d’adolescents qui saurait amalgamer les rythmes du stambéli ancestral et ceux, plus modernes, des musiques sur lesquelles on danse aujourd’hui.
Le mérite cardinal de cet orchestre est à mes yeux de me faire rencontrer d’adorables jeunes personnes qui, entre deux répétitions, me rejoignent dans ma chambre du Claridge. Chaque fois que l’une d’elle s’y trouve, Lapassade en est mystérieusement averti et m’adresse de malicieuses félicitations. Lui, les très jeunes ne l’intéressent pas : il ne brûle que pour les grands modèles, noirs de préférence.
Avec Georges, on ne sait jamais où finit l’amour et où commence la sociologie. Le stambéli, le combat contre l’exploitation des Noirs par la bourgeoisie tunisienne, le cul, tout se mêle chez lui – indistinctement.
Plus tard, Georges louera une maison à Sidi-Bou-Saïd, un joli village situé dans les environs de Tunis, et je m’installerai chez lui. Le matin, nous sommes réveillés par les enfants de l’école coranique voisine qui de leurs voix aiguës récitent quelque sourate. Ce qui nous amuse beaucoup, Georges et moi, c’est qu’à Sidi Bou-Saïd nous ne puissions pas faire dix pas, sans que quelqu’un nous dise, doctement : « Sur cette pierre, Gide s’est assis. » Ou : « Ce puits, Gide l’a décrit dans son Journal. » Ou, nous désignant un bedonnant moustachu : « C’est le petit Ahmed. qui, en 1943, était le favori de Gide. »
J’espère qu’aujourd’hui ce sont les favoris, le banc et le puits de Lapassade que les villageois signalent à l’attention du voyageur.
En ce début d’automne 1966, Georges s’agite beaucoup, mais il est très seul. Souvent, dans les ruelles de Sidi-Bou-Saïd, les Européens élégants, qui ont ici de belles demeures, détournent la tête quand ils l’aperçoivent, afin de n’avoir pas à lui serrer la main. Au début, j’ai pensé qu’il n’y avait là qu’une chimère née dans l’imagination de Georges, qui se croit toujours persécuté ; mais j’en ai vite reconnu la réalité. Georges qui a le génie de la maladresse, et qui avance dans la vie comme Buster Keaton sur sa locomotive dans Le Mécano de la Générale, s’est rendu insupportable à tout le monde, tant aux dirigeants arabes qu’à la colonie française.
- Je suis la victime d’un complot organisé par Messadi, le ministre de l’Education nationale, m’explique-t-il.
Un complot ? Le mot est sans doute excessif ; mais qu’il y ait une volonté unanime de le tenir à l’écart, c’est l’évidence. Son projet de sacrifier un bouc à Sidi Saad, les grands Noirs dont il s’entoure, ses méthodes universitaires psychodramatiques, son exaltation, son sans-gêne, tout cela irrite les gens, et les indispose. D’où ce rejet dont il souffre, car il a soif d’approbation et d’amour ; mais comme il a également soif de martyre et de tourment, rien n’est simple.
Qui était Lapassade en France ? Un professeur, un intellectuel de gauche, bref quelqu’un de conforme, stéréotypé, soucieux de respectabilité, qui, durant des années, a dépensé une fortune sur le divan d’une psychanalyste, pour que celle-ci le délivre de ses tendances homosexuelles.
En Tunisie, Georges découvre la liberté de vivre ses goûts amoureux, et aussi la négritude. Dès lors, il est comme fou. Il ne veut voir que des Noirs. Il se passionne pour le stambéli, qui est la musique des anciens esclaves noirs venus du Soudan. Ses bizarreries choquent la société tunisienne, avide des Lumières de l’Occident (chers typos, n’oubliez pas les majuscules !), qui s’apprêtait à accueillir un humaniste français, un digne sociologue, un universitaire distingué (style ses collègues Duvignaud et Foucault qui, eux, à Tunis comme à Sidi-Bou-Saïd, jouent à fond la carte bon chic bon genre, cultivent dextrement leurs relations mondaines), et qui tombe sur un vibrion imprévisible. Georges, qui, par delà son extravagance, garde la simplicité solide de ses origines paysannes, ne comprend pas. Il se sent injustement persécuté. Simultanément, il se croit coupable et il me parle de sa « névrose ».
- Oublie ce vocabulaire ridicule, je lui réplique vivement. Qu’est-ce que ça veut dire, la « névrose » ? C’est une foutaise. Tu es un homme original, une âme sensible, un tempérament singulier. Les êtres comme toi sont toujours en porte-à-faux dans la société. Moi, je m’y sens en porte-à-faux depuis l’âge de huit ans. Cela ne m’empêche pas de vivre, et d’être heureux. Qu’as-tu besoin de l’approbation des autres ?
Georges et moi, nous partons pour le Sud dans son automobile décapotable. Nous sommes accompagnés d’une richissime vieille amie, notre voisine à Sidi-Bou-Saïd, que nous appelons tantôt Ginette Kabyle, tantôt la Comtesse, tantôt la Mère Couscous.
Ce qui en voyage rend Georges un peu fatigant, c’est – on me permettra cet oxymoron - son opiniâtre indécision. Ainsi, à Sfax, nous ne devions rester que quelques minutes, juste le temps de saluer la famille d’un copain. Les atermoiements de Georges ont fait que nous avons fini par y passer l’entier après-midi.
Une fois que Georges est avec quelqu’un, il est incapable de le quitter. Or, comme il a le chic pour adresser la parole à n’importe qui et se lier au premier venu, au bout de la journée, ça fait beaucoup de monde.
Dès qu’il voit un Noir sur le bord de la route, il arrête la voiture et invite le garçon à y monter. Et ses Noirs, il les choisit toujours gigantesques. La Mère Couscous et moi, nous nous recroquevillons pour permettre à ce flot d’auto-stoppeurs de se caser, regrettant que Georges ne soit pas philopède : ses conquêtes déborderaient moins.
Je suis prodigue, panier percé, Georges et la Mère Couscous sont économes, voire radins. Lorsque nous arrivons à Gabès, je descends à l’Oasis, qui est le palace local. La Mère Couscous choisit un hôtel moyen. Georges, lui, tient absolument à passer la nuit dans un bouge. Nous nous séparons, mais, à minuit, je tombe sur Lapassade, en caleçon, occupé, juste devant la porte de l’Oasis, à échanger son pantalon contre celui de Mustapha – un immense Noir -, sous l’œil perplexe du chasseur de l’hôtel en livrée rouge.
Quelques jours plus tard, dans la palmeraie de Kébili, Georges, toujours flanqué de Mustapha, me fait l’éloge de la djebbah, préférable au pantalon, parce qu’on y a les fesses à l’air.
Kébili n’a pas d’hôtel. Aussi dormons-nous à l’école, où, dans les salles de classe, on nous installe des lits de fortune. A trois heures du matin, Georges me réveille en sursaut, et se réfugie auprès de moi. Mustapha repousse ses avances, menace de lui casser la figure. La Mère Couscous, que le tumulte a également réveillée, accourt. Elle et moi, nous séparons les combattants.
Georges panique à l’idée que le gouvernement tunisien va peut-être l’expulser.
- A Paris, il y a des nègres ? me demande-t-il.
- Oui, je lui réponds, au restaurant franco-hellénique de la rue de la Harpe. Ils ont des lunettes cerclées d’or et lisent Le Monde. Exactement ce qu’il faut à un intellectuel de gauche.
- Je ne suis plus un intellectuel et je ne suis plus de gauche! explose Georges.
- Alors, qui es-tu ?
- Quelqu’un comme toi. Un esthète. Quelqu’un qui vit.
- Plutôt qu’esthète, qui a un côté chichiteux, je préfère que tu dises amateur. Nous sommes des amateurs.
- Oui, c’est cela, des amateurs ! opine Lapassade, enchanté.
Entre Gabès et Monastir, Georges fait descendre Mustapha de la voiture. Mustapha court derrière nous, tel un champion de course à pied.
- Magnifique ! ne cesse de répéter Georges, en extase.
- Tu m’as promis qu’à Monastir nous laisserions tomber Mustapha ! Il commence à être encombrant, ton jules ! Je te fais observer que je n’ai pris avec moi ni le petit Habib de Gabès, ni le petit Béchir de Kébili, qui pourtant sont des modèles réduits et n’auraient pas occupé beaucoup de place dans ta bagnole…
Soupir de Georges.
- Oui, à Monastir, Mustapha nous quittera. Mais c’est bien pour t’être agréable… Quel sacrifice !
- L’autre jour, à Kébili, tu disais toi-même que tu en avais marre, de Mustapha !
Alors, Georges, lyrique :
- Oui, mais cette course dans le désert rachète tout !
Sur la route de Djerba, nous doublons une jeune femme noire qui marche sur le bas-côté. Peu sensible aux charmes du sexus sequior, Georges ne s’arrête pas, mais il s’écrie, enthousiaste :
- Ah c’est merveilleux ! J’adore les nègres !
Djerba. Nuit dans un petit hôtel populaire. Pour chasser l’insomnie et les moustiques, Georges entreprend de m’expliquer, en sociologue, ce qu’il entend par la « phase C » de la bureaucratie locale : police, dogmatisme, vanité, népotisme, irrespect de la culture. Bref, c’est la Tunisie de 1966.
A Hammamet, chez Jean et Violette Henson. Avant le thé, nous nous promenons dans l’étrange et captivant jardin. Georges me dit :
- Je n’aime que les voyous. Je n’aime ni les folles ni les jeunes gens bien sages. Tu te souviens du garçon que j’ai dragué à Gabès ? C’était un type dangereux, un bagarreur, une boule de feu. C’est comme ça qu’ils me plaisent.
Georges a toujours dans sa poche un ruban de couturière pour mesurer les sexes de ses nègres de rencontre.
A la fac de Tunis, à Sidi-Bou-Saïd, Georges scie avec application les pieds de la chaise sur laquelle il est assis. Chaque jour, il offre un clou neuf à ceux qu’il espère secrètement qui vont le crucifier. Il se répute agnostique, mais il est plus chrétien que n’importe lequel d’entre nous.
Lapassade : un étonnant mixte d’angoisse, de velléité, d’enthousiasme, d’incertitude et d’obstination.
L’an 1966 s’achève. Lapassade est expulsé de Tunisie. Je note dans mon journal intime : «Georges et moi, nous avons au moins un trait en commun : nous sommes toujours innocents et toujours coupables. »
Chacun de nous vit, outre sa naissance selon la chair, une seconde naissance, existentielle. Cette seconde naissance, pour Lapassade, ce fut au cours de cette année tunisienne de 1966 qu’elle s’opéra sous mes yeux. Je me souviens d’un article des Lettres nouvelles où Dionys Mascolo nous expliquait que l’absence d’humour et d’érotisme méditerranéen était la preuve de l’orthodoxie marxiste de Cuba. Pour Lapassade, ce fut précisément la Méditerranée qui le délivra de l’orthodoxie du marxisme et de la sociologie officielle ; qui l’initia à une autre orthodoxie, aérienne et solaire.
Des diverses expériences libératrices qu’il allait vivre en Afrique du Nord et en Amérique du Sud, Georges Lapassade devait ramener un livre, Le Bordel andalou (Éditions de l’Herne, 1971), que je tiens pour un des plus beaux romans français de ces quarante dernières années. Dédié, entre autres, au Front homosexuel d’action révolutionnaire et au Groupe nihilo-négativiste de Tours, Le Bordel andalou est un récit autobiographique où Georges Lapassade décrit cette rupture (évoquée ci-devant) avec les philistins de la culture qui le retinrent si longtemps prisonnier. C’est avec une intention précise qu’il donne à son héros, Georges Labalue, le nom du cardinal que Louis XI tenait enfermé dans une cage.
Le Bordel andalou, c’est la porte de la cage définitivement ouverte. Lapassade y règle leurs comptes à quelques gardes-chiourme, et le lecteur curieux peut s’amuser à découvrir Michel Foucault sous les traits de Machin Chose, Jean Duvignaud sous ceux de Bruit de Machaire et Roland Barthes derrière l’ombre furtive de Roland Putois. Mais cela n’a qu’un intérêt anecdotique, et la véritable clef du Bordel andalou ne réside pas dans ces clefs transparentes, elle est ailleurs. Elle est dans cette nostalgie christique de communion et d’amour qui anime le livre, qui sa vie durant aura dévoré son auteur. Georges Lapassade, c’est Georges Labalue, mais c’est aussi Aïssa, le jeune garçon noir qui meurt supplicié dans les vapeurs du bordel. Or Aïssa, c’est le nom arabe de Jésus. Agnostique, Georges était plus proche du Christ que bien des chrétiens de façade, et pas seulement parce qu’il a toujours mis en pratique le célèbre chapitre 25 de l’Evangile de saint Matthieu (« Car j’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger ; j’ai eu soif, et vous m’avez donné à boire ; j’ai été sans gîte et vous m’avez accueilli… »).
Dans les pages où Lapassade raconte son exclusion du Living Theatre, figure de l’ostracisme dont il fut si souvent la victime, ce n’est point par hasard qu’il donne à Judith Malina – co-fondatrice avec Julius Beck dudit Living Theatre - le nom biblique de Sara, l’impitoyable femme d’Abraham qui chassa au désert la mère d’Ismaël, l’esclave égyptienne Agar. Trahi par sa caste (l’extraordinaire lâcheté de certains universitaires français en poste à Tunis lorsqu’il y fut mis au pilori, puis expulsé), mais déterminé à ne jamais renoncer à son rôle d’anarchiste, d’énergumène, d’emmerdeur, d’éveilleur, Georges, casse-pieds de génie, n’aurait pas détesté qu’on le mît en croix.
Diable, diable ! Je ne vais pas conclure sur cette note sacrificielle, ce serait trop macabre. Je préfère descendre du Golgotha et me retrouver parmi les sables de ce Sud tunisien où, Georges et moi, nous fûmes si heureux, où nous avons ensemble tant rigolé, pour y recueillir un dernier souvenir, une ultime image. Nous sommes, Georges, la Mère Couscous et moi, sur la route familière qui nous conduit de la palmeraie de Kébili à celle de Gabès. Nous chantons à tue-tête Le Temps des cerises et Les Canuts. Soudain, la Mère Couscous demande que nous fassions un arrêt pipi. La chose lui est accordée, mais dès l’instant que son cul lunaire se lève comme un astre mort dans l’infini poudreux, des chameaux, surgis du fond du désert, accourent d’un amble chaloupé, tels des matelots ivres, vers cette divinité nouvelle, et nul ne peut dire ce qui serait advenu, si Lapassade et moi-même, effrayés par ces adorateurs bossus du cul troglodytique, nous n’avions pas contraint la Mère Couscous à se reculotter d’urgence et à sauter dans la décapotable qui s’éloigne en hâte, tandis que les beaux costauds que Georges y a empilés – hiérophantes musclés du bouc sacré de Sidi Saad – se balancent au gré du vent d’automne et des secousses de la guimbarde, tel un bouquet de tulipes noires.

Gabriel Matzneff
www.matzneff.com


Suite aux dérives récentes, et à la demande de Gabriel Matzneff, les commentaires passés ont été supprimés et il n'est plus possible d'en ajouter de nouveaux

Site Gabriel Matzneff - V. 2009 •
internautes connectés au cours de la dernière heure • Retour en haut de la page