Les Nouvelles Chroniques de Gabriel Matzneff


Les matamores ont encore frappé !

Chronique du 21/03/2011

Le pire étant toujours certain (le proverbe espagnol que dans Nous n’irons plus au Luxembourg aime à citer l’avocat Béchu), les vaillantes troupes occidentales, sous commandement américain, ont donc commencé à bombarder la Libye et, en particulier, sa capitale Tripoli. Ce mauvais scenario, nous l’avions déjà vécu voilà quelques années, lorsque les mêmes vaillantes troupes occidentales, déjà sous commandement américain, avaient attaqué la Serbie, bombardé Belgrade, causant de terribles dégâts, tuant indistinctement femmes, enfants et, si ma mémoire est bonne, diplomates chinois.
Vous aurez observé que lorsque les Israéliens massacrent les Palestiniens, lorsque le roi de Jordanie massacre les Palestiniens, ni la France, ni la Grande-Bretagne, ni leur patron amerloque ne songent un instant à partir en croisade, et aucun va-t-en-guerre du Café de Flore ne milite pour que l’Occident chasse par les armes les gouvernements de Tel-Aviv et d’Amman. Deir Yassin ? ? Septembre Noir ? Tout le monde s’en fout. Les Palestiniens ? Tout le monde s’en fout. Et pourquoi ? D’abord, cela va de soi, parce qu’ils n’ont pas de pétrole, et ensuite parce que ceux qui les massacrent sont du bon côté de la barrière, c’est-à-dire ne sont que des marionnettes au service de l’impérialisme anglo-saxon.
Il y a ratonnade et ratonnade. Les barbus de Palestine sont de mauvais barbus, qu’ils crèvent. Les barbus de Cyrénaïque sont de bons barbus, il convient donc de courir à leur secours. Entendons-nous : les civils innocents de Benghazi que Kadhafi, dans un menaçant discours, promettait d’anéantir méritent certes d’être défendus ; mais ce qui est insupportable, c’est le deux poids deux mesures ; c’est la propagande mensongère qui, dans les années 90, a tenté de faire croire au monde entier qu’en Yougoslavie s’opposaient d’un côté les gentils Croates, les gentils Bosniaques, les gentils Kosovars, et de l’autre les méchants Serbes ; qui prétend aujourd’hui nous convaincre qu’aujourd’hui, sur le rivage des Syrtes, il y a d’un côté de gentils laïcs, épris de démocratie à la mode occidentale, et de l’autre des fanatiques sanguinaires regroupés autour de K le Maudit.
Non seulement de tels mensonges sont, dans l’ordre moral, une infamie, mais dans l’ordre politique ils aboutissent toujours à des catastrophes. Songez à l’Afghanistan où, pour les protéger des méchants Russes, les Américains ont inventé, armé, multiplié les gentils Talibans ; songez à l’Irak que, pour délivrer les Irakiens du méchant Saddam Hussein, les Etats-Unis ont envahi, provocant en quelques années cent mille fois plus de destructions, de malheurs, de morts, que le dictateur tout au long de son règne.
Bon, la France, l’Angleterre et les Etats-Unis ont déclaré la guerre à la Libye. Le Rubicon est franchi, et il ne sert à rien de pleurer sur le lait versé. A présent, que nous ayons été favorables ou hostiles à cette agression néocoloniale, nous souhaitons tous qu’elle se conclue avec promptitude. Oui, c’est un souhait, une espérance. Hélas, si important que soit la place qu’occupent les jeunes filles dans ma vie et mes livres, la petite fille Espérance, chère à Péguy, est quelqu’un que, par tempérament et philosophie, je ne fréquente guère. J’aime la Libye et désire de tout cœur que son avenir soit lumineux, mais je crains que ce désir ne soit pas exaucé et que votre guerre pétrolière, messieurs les matamores, messieurs les fiers-à-bras du New World Order dicté par Washington, ne soit en Méditerranée une source intarissable de catastrophes inédites.

Gabriel Matzneff
20 mars 2011
www.matzneff.com


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