Les Nouvelles Chroniques de Gabriel Matzneff


Couvrez cette pétition que je ne saurais voir

Chronique du 08/09/2013

De temps à autre, je lis les commentaires que suscitent mes chroniques publiées sur ce site. C’est en général sympathique, divertissant, mais, à l’instar de l’assistante du webmestre, je suis surpris par le ton désagréable, arrogant, désinvolte (qui se veut, je suppose, insolent, mais qui n’est que malséant) que croient devoir prendre certains (fort rares, Dieu merci !) internautes. Chaque médaille a son revers. Cette inutile et déplaisante agressivité est, je suppose, celui de l’anonymat.

J’ai récemment lu avec intérêt (en marge de ma récente chronique sur les Verts, la poésie pédérastique perse et arabe) un dialogue entre internautes sur le fait que l’on peut être enthousiasmé ou, au contraire, choqué par la page d’un auteur que l’on découvre précisément grâce à cette page, dont on n’avait auparavant rien lu.

Certes, nous pouvons exprimer notre sentiment sur une page isolée. Toutefois, avant de porter un jugement désagréable d’ensemble (dans ce cas précis, accuser l’écrivain d’être anti-arabe, anti-pédé, anti-écolo), peut-être est-il prudent, ou tout simplement courtois, de tâcher d’en savoir davantage. C’est ce que mes professeurs à la Sorbonne appelaient « connaître la littérature du sujet ».

Ces réflexions me viennent à l’esprit à propos des commentaires innombrables que suscite depuis plus de trente ans une pétition écrite en janvier 1977, publiée par l’AFP, reprise par l’ensemble de la presse française, notamment au Monde le 26 janvier et à Libération le 27. Commentaires d’abord chaleureux, mais devenus au cours des années hostiles et scandalisés. C’était une pétition inspirée par une affaire pédérastique, et l’on sait que durant ces dernières décennies n’a cessé de se développer sur la planète, et notamment en France, une juste indignation contre les mœurs abominables des amoureux de l’extrême jeunesse. Aujourd’hui, ces infâmes libertins sont une race en voie d’ extinction. Enfin, la vertu règne, universelle. Alléluia.

En général, c’est la presse d’extrême-droite qui ressort régulièrement cette pétition, qui en a fait ses choux-gras, son cheval de bataille, en particulier Minute dont le directeur, M. Molitor, me fait aimablement le service. Mais ailleurs aussi ce bref texte paru en 1977 demeure présent dans les esprits. Durant la nuit du 6 septembre dernier, insomniaque, j’ai allumé la radio et, à France-Culture, j’ai eu le plaisir d’entendre une brillante, spirituelle conférence du philosophe Michel Onfray sur Mai 68. Au cours de cet exposé, M. Onfray a, ce qui m’a fait un plaisir extrême, rendu un bel hommage à mon ami Guy Hocquenghem, à sa magnifique Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col mao au Rotary, et aussi évoqué, sans porter de jugement, cette pétition signée par 69 personnes (69, un très bon chiffre, comme chacun sait).

Ce qui est amusant, c’est qu’aujourd’hui les signataires de cette pétition – ceux qui sont encore en vie, cela va de soi, car d’Aragon à Roland Barthes, d’Alain Cuny à Copi, nombreux sont ceux qui ont été rappelés à Dieu -, lorsque les journalistes les interrogent sur leur adhésion à ce texte, se défilent, arguent d’une crise d’amnésie : ils ne savent, plus, ils ont oublié, « Vous savez, à cette époque, je signais tant de pétitions… »

A les entendre balbutier aussi honteusement, les jeunes filles et les jeunes garçons de 2013 pourraient croire que ce texte de 1977 est une page révoltante, signée par d’éminents médecins, philosophes, universitaires, acteurs, écrivains, dans un accès de folie collective, d’aberration mentale.

Couvrez ce sein que je ne saurais voir :
Par de pareils objets les âmes sont blessées,
Et cela fait venir de coupables pensées

déclare Tartuffe à Dorinte, chez Molière.
« Couvrez cette pétition que je ne saurais lire », diraient aujourd’hui nos Tartuffe de droite et de gauche.
Ils ont tort. Ils devraient la lire et la méditer, avant de s’indigner hypocritement.

Cette révoltante pétition, je la connais bien puisque c’est moi qui l’ai écrite. J’en suis très fier et, si je l’écrivais aujourd’hui, je n’en modifierais pas le moindre mot, car elle est encore plus actuelle, nécessaire aujourd’hui qu’en 1977. Nous en avions parlé, quelques amis (dont un avocat, Alexandre Rozier) et moi, puis je l’ai rédigée, pesant chaque substantif, chaque verbe, chaque adjectif, chaque virgule, chaque point-virgule. Ensuite, comme à l’époque l’émile n’existait pas, nous avons pris notre téléphone et téléphoné à celles et ceux dont nous espérions le soutien. Guy Hocquenghem s’est chargé d’appeler les philosophes, moi les écrivains, lui et moi, aidés de quelques copains, les autres. Nous avons essuyé de rares refus (pour ma part, je me souviens du refus de signer de Marguerite Duras, d’Hélène Cixous, de Xavière Gauthier, de Michel Foucault), mais reçu d’infiniment plus nombreuses signatures enthousiastes, soixante-sept en tout, plus les deux nôtres, ce qui n’est pas mal, eu égard au temps très bref dont nous disposions pour les réunir.

C’est là où je reviens à la « littérature du sujet » dont je parle ci-devant. Si les journalistes prenaient la peine de s’informer, jugeaient en connaissance de cause, ils sauraient que cette succincte pétition de la fin janvier 1977 n’était qu’un résumé d’une longue et détaillée chronique que j’avais publiée dans Le Monde, sous le titre « L’amour est-il un crime ? » le 8 novembre 1976, puis recueillie en 2002 dans C’est la gloire, Pierre-François ! aux Editions de la Table Ronde.

Si je n’ai pas recueillie la pétition dans un autre recueil de textes, c’est parce que je pensais que le chapitre de C’est la gloire, Pierre-François ! suffisait, mais puisque cette « sulfureuse » requête reste aujourd’hui encore d’une rapicolante actualité, le serpent de mer des journaux (de droite, ce qui est normal, mais aussi, hélas, de gauche) désireux d’ameuter l’opinion contre les vilains intellos soixante-huitards qui firent « l’éloge de la pédophilie », je la republie ici, me promettant de la recueillir plus tard dans un livre. Non seulement je ne la renie pas, mais je suis très fier de cet acte civique, de cette bonne action :

« Les 27, 28 et 29 janvier, devant la cour d’assises des Yvelines, vont comparaître, pour attentat à la pudeur sans violence sur des mineurs de quinze ans, Bernard ***, Jean-Claude *** et Jean ***, qui, arrêtés à l’automne 1973, sont déjà restés plus de trois ans en détention provisoire. Seul Bernard *** a récemment bénéficié du principe de la liberté des inculpés.
« Une si longue détention préventive pour instruire une simple affaire de « mœurs », où les enfants n’ont pas été victimes de la moindre violence, mais, au contraire, ont précisé aux juges d’instruction qu’ils étaient consentants (quoique la justice leur dénie actuellement tout droit au consentement), une si longue détention préventive nous paraît déjà scandaleuse.
« Aujourd’hui, ils risquent d’être condamnés à une grave peine de réclusion criminelle soit pour avoir eu des relations sexuelles avec ces mineurs, garçons et filles, soit pour avoir favorisé et filmé leurs jeux sexuels.
« Nous considérons qu’il y a une disproportion manifeste, d’une part, entre la qualification de « crime » qui justifie une telle sévérité, et la nature des faits reprochés ; d’autre part, entre le caractère désuet de la loi et la réalité quotidienne d’une société qui tend à reconnaître chez les enfants et les adolescents l’existence d’une vie sexuelle (si une fille de treize ans a droit à la pilule, c’est pour quoi faire ?).
« La loi française se contredit lorsqu’elle reconnait une capacité de discernement à un mineur de treize ou quatorze ans qu’elle peut juger et condamner, alors qu’elle lui refuse cette capacité quand il s’agit de sa vie affective et sexuelle.
« Trois ans de prison pour des caresses et des baisers, cela suffit. Nous ne comprendrions pas que le 29 janvier ***, *** et *** ne retrouvent pas la liberté. »

Au premier jour du procès, 27 janvier, d’entrée de jeu, le procureur déclara qu’il ne demanderait pas le huis-clos (de rigueur dans les affaires de mœurs) à cause de l’appel publié dans la presse et signé par une soixantaine de personnalités. Il ne voulait pas qu’on pût accuser la Justice de rendre ses verdicts à la sauvette.
Le lendemain, après une superbe plaidoirie de Maître Lafon, les trois accusés sortaient libres du palais de Justice. Leur cauchemar avaient pris fin.

Sur l’excès d’une détention préventive de trois ans, l’absurdité qui consiste à qualifier de « crimes » des caresses et des baisers reçus avec consentement, les contradictions de la loi française sur ce même consentement, le caractère désuet d’une loi qui simultanément autorise la pilule à des adolescentes de treize ans et leur interdit d’avoir une vie amoureuse sous le prétexte qu’elles sont trop jeunes pour être capables d’un libre consentement, sur tous ces points qui forment l’essentiel de la pétition, les hystériques vociférations des pharisiens de la presse écrite et d’Internet ne disent rien. La seule chose que font nos talibans, c’est brailler que les signataires de cette pétition ont fait « l’éloge de la pédophilie ». A aucun moment il n’est, dans ce texte, fait l’éloge de la pédophilie, mais cela importe peu. Lorsqu’il s’agit d’exciter les masses, de manipuler l’opinion publique, plus le mensonge est gros, plus il a des chances de passer.

Apeurés, craignant pour leur carrière, trop de signataires de la pétition renient aujourd’hui leur signature, se cachent derrière une mémoire prétendue défaillante. C’est dommage, mais pour ma part, je demeure fidèle à mes engagements. Je suis heureux d’avoir, avec mon article du Monde, puis avec la pétition, contribué à la libération des prisonniers. Je revendique tout ce que j’ai écrit. Je persiste et je signe.

Gabriel Matzneff
www.matzneff.com


Suite aux dérives récentes, et à la demande de Gabriel Matzneff, les commentaires passés ont été supprimés et il n'est plus possible d'en ajouter de nouveaux

Site Gabriel Matzneff - V. 2009 •
internautes connectés au cours de la dernière heure • Retour en haut de la page