Les Nouvelles Chroniques de Gabriel Matzneff


Radio Truman*

Chronique du 21/10/2013

Curieusement, ce ne sont pas deux membres du Parti communiste français, qui sont de très proches amis et des remarquables poètes, Jean Ristat et Franck Delorieux, qui m’ont fait découvrir un disque de chants révolutionnaires des années 40 et 50 dont j’ignorais l’existence** ; c’est un autre ami écrivain, réputé, lui, de droite, président du Club des Ronchons, Alain Paucard.
Il me l’a fait entendre chez lui au cours d’une soirée bien arrosée, et ce disque m’a tant plu que j’ai prié Paucard de me le prêter quelques jours afin que je puisse le réécouter, noter certaines paroles.
De nos jours, acheter un disque est devenu une entreprise difficile, vu que le piratage de la musique sur Internet a ruiné la quasi-totalité de nos disquaires, les a contraints à mettre la clef sous la porte. Néanmoins, tâchez, chers lecteurs, de dénicher celui-ci car il est ensemble divertissant, instructif et, dans l’ordre politique, d’une redoutable actualité.
Le disque commence très fort, par une chanson dont la musique, excusez du peu, est signée Joseph Cosma. En voici la première strophe :
« Dans l’ombre immense de Lénine,
Un monde neuf monte à l’assaut,
La République des Soviets
Soldats du peuple et partisans…
»
Voilà qui réchauffe, n’est-ce, pas ? A l’encontre de Ristat et de Delorieux, je n’ai pas accroché dans mon logis le portrait de Lénine, je lui préfère celui de Nicolas II, mais je reconnais volontiers qu’en cet automne humide et grisâtre cette « ombre immense » est infiniment plus stimulante que la mélasse social-démocrate présentement au pouvoir.
L’ensemble du disque m’a intéressé, mais deux des chants m’ont spécialement charmé, l’un et l’autre anonymes : Radio Truman et Les Ricains en Amérique.
Celles et ceux qui ont lu mon premier livre, Le Défi, se souviennent de l’inscription peinte au goudron que j’avais lue sur le mur de l’église vénitienne Santa Maria del Rosario :
« Dalla guerra, dalla peste, da Ridgway, libera nos, Domine. »
Je rappelle à ceux d’entre vous qui ne sont pas étudiants à Sciences-Po que le général Ridgway fut le successeur d’Eisenhower au poste de commandant suprême des forces de l’OTAN en Europe. Et je vous fait observer, car cela a son importance, qu’il ne le fut qu’un an, de 1952 à 1953, que je ne lus cette inscription que dix ans après, en octobre 1963, mais qu’elle n’avait été ni raturée ni effacée , ce qui montre combien l’ensemble des Vénitiens souffrait de cette exorbitante présence américaine. Une Amérique qui, en 2013 comme en 1953, dispose de bases militaires en Italie ! Obama, go home !
Nous qui depuis tant d’années pataugeons dans le sang versé par les populations civiles que bombardent les Amerloques et leurs complices de l’OTAN, en Serbie, en Irak, en Afghanistan, en Lybie, nous ne pouvons qu’être frappés par la brûlante vérité, la tragique actualité d’une chanson qui date des années 50, Les Ricains en Amérique . Elle pourrait avoir écrite aujourd’hui :
« Les Ricains en Amérique
Et la France en République
Coca-Cola et whisky, non ! Messieurs les Yankees
Eisenhower et ses banquiers
Veulent la guerre au monde entier
Plan Marshall et Pacte Atlantique
La guerre au peuple soviétique
Nous ne marchons pas, nous ne serons pas vos soldats.
»
Plus actuel encore est Radio Truman (à chanter sur l’air de « Boire un petit coup, c’est agréable »), consacré aux media français qui prennent leurs ordres à l’ambassade des Etats-Unis, lèchent inlassablement le cul du locataire de la Maison-Blanche, que celui-ci soit démocrate (Clinton et son ignoble guerre contre la Serbie) ou républicain (la camarilla Bush père et fils et leurs abjectes guerres contre l’Irak et l’Afghanistan). Même si je vis, tel un patriarche biblique, jusqu’à l’âge de 800 ans, je n’oublierai pas la répugnante servilité avec laquelle les media français, tant de droite que de gauche, radio, télévision, presse écrite, ont applaudi la trahison de l’amitié franco-serbe, les bombes de l’OTAN tombant sur Belgrade, l’agression militaire occidentale contre la Libye, l’assassinat du colonel Kadhafi, leur ton satisfait , immonde, de toutous de l’impérialisme amerloque. Oui, plus que jamais, Radio Truman nous assène ses mensonges, sa propagande, s’applique à nous décerveler :
« Ecoutez-vous la radio française ?
C’est Radio Truman qui ment,
Dans tous ses mensonges elle se vautre à l’aise
Pour la joie des banques new-yorkaises,
C’est Radio Truman qui ment.
La radio française vient d’Amérique,
Tout ça va cesser, Français…
»
Le dernier vers, « Tour ça va cesser, Français » est de l’ordre de l’espérance car pour l’instant c’est encore pire qu’avant. Toutefois, je vous le redis : partez à la recherche de ce précieux disque, écoutez-le, et les chants dont je ne vous cite ici que quelques fragments vous donneront, grâce aux musiques qui les soutiennent, les exaltent, un infini plaisir.
Merci, président Paucard ! Vive les Ronchons !
Ronchonner, c’est tout ce qui nous reste. Ronchonner, descendre dans la rue et chanter. Avanti o popolo, alla riscossa, Bandiera rossa trionferà !

Gabriel Matzneff
www.matzneff.com
21 octobre 2013

* Harry Truman, président des Etats-Unis de 1945 à 1953. Ce fut lui qui décida d’utiliser la bombe atomique contre le Japon.
** L’ère stalinienne, Les chants de la révolution, volume 27, Mémoire, CDCR227.



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