Tourments et frivolités,
par François Bott
Le Monde, 2 septembre 1994
Le rêve de presque tous les jeunes
gens, c'est la mode. Comment la rejoindre, la séduire, la pressentir ou la
précéder? Qui faut-il fréquenter, lire et imiter? Avec quels vêtements et
quelles idées s'habiller? Gabriel Matzneff ne s'est pas conformé à cette
loi de la jeunesse. A l'époque où les gens de vingt ans se gavaient de
Malraux, de Sartre et de Camus, il se nourrissait de Cicéron, de Lucrèce,
d'Horace et de Sénèque. Il était attiré par les Anciens, les Romains
surtout, et les "écrivains hors programme". Adolescent, il adorait fureter
dans les librairies. Joli mot, le verbe fureter. Cela suppose de la
curiosité, de l'appétit, de la nonchalance et des facilités pour la
rêverie. Comme Malebranche qui avait eu des "battements de coeur" en
mettant la main sur le Traité de l'homme de Descartes, chez un libraire du
quai des Augustins, Gabriel Matzneff ressentit une sorte de coup de foudre
pour Léon Chestov, chez monsieur Vrin, place de la Sorbonne. Rien n'égale
sans doute les éblouissements de l'adolescence. Loin de l'existentialisme
et du marxisme, GM prenait des leçons de "pugnacité" avec Juvénal, de
"sérénité" avec Lucrèce et de stoïcisme avec Sénèque. Il découvrait, en
lisant Plutarque, les circonstances de la mort de Caton, "modèle du
suicide philosophique". Il cherchait des recettes de bonheur, de cuisine
et de séduction. Les secrets du savoir-vivre et du savoir-mourir... A
présent, lorsqu'il relit les Anciens, G.M. "s'y reconnaît comme dans un
miroir" et les appelle "cher Plutarque" ou "cher Pétrone" comme s'ils
étaient ses intimes. Il continue d'être captivé par ce qu'il nomme "la
magie du paganisme gréco-romain" sans que cela diminue, en rien, ses
sentiments à l'égard du christianisme. Pour Gabriel Matzneff, "le monde de
Pétrone" n'est pas si éloigné de "celui de saint Paul". Et le Christ est
un Orphée qui a "réussi". Imaginez la tête des théologiens! Poussant le
paradoxe, Gabriel Matzneff parle de "saint Pétrone" et "canonise" le
Satiricon, ce "bréviaire" de la vie légère, que consultaient "en cachette"
les écoliers de jadis, quand les admirateurs du monde antique étaient
davantage qu'une "société secrète". Lycéen, G.M. "dévorait" aussi les
Dialogues des courtisanes, de l'auteur grec Lucien de Samosate. Mais comme
le traducteur, Eugène Talbot, avait mis en latin les passages trop
licencieux, il était contraint de faire une version latine pour compléter
son "éducation amoureuse". NATURELLEMENT, son livre sur ses "maîtres et
complices" débute par une effronterie. C'est l'habitude et le charme de
G.M. "Je n'ai pas toujours été fidèle à mes jeunes maîtresses, dit-il; en
revanche, je le suis à mes vieux maîtres." Il considère son ouvrage comme
"un acte de gratitude" envers tous ceux qui le "révélèrent" à lui-même. On
écrit pour désigner sa famille, et la littérature est peut-être toujours
une reconnaissance de dette ou le contraire, je veux dire une sorte de
vengeance... Après Cioran, Gabriel Matzneff se livre à ses propres
"exercices d'admiration". C'est une bonne occasion de mieux respirer. Cela
repose des potins, des soupçons et du dénigrement, qui sont la seconde
nature de notre république parisienne des lettres: ce que
Flaubert appelait "la manie du rabaissement"... Les "vieux maîtres" de
Gabriel Matzneff sont nombreux et divers. Ils forment une drôle
d'assemblée, très cosmopolite, où les Anciens rencontrent non seulement
leurs "héritiers" du XVIIe siècle français, mais les représentants de
"l'âme russe", Dostoïevski, Léontieff, Rozanov, Chestov et Berdiaeff. Les
plus débauchés côtoient les plus vertueux, comme dans tous les déjeuners
de famille. Autour de lord Byron, qui a tant marqué et modelé G.M., ce
"banquet" réunit (entre autres) Montaigne, La Rochefoucauld, les Messieurs
de Port-Royal, Saint-Simon, Casanova, "l'oncle Arthur" et "l'oncle
Frédéric", c'est-à-dire Schopenhauer et Nietzsche. Flaubert s'y trouve
également, avec Baudelaire, Oscar Wilde, Montherlant et Cioran. Sans
oublier sainte Marie l'Egyptienne, ni l'abbé de Rancé, ni les
Mousquetaires, ni Tintin... C 'EST une promenade bien agréable dans
laquelle nous entraîne G.M. On y croise notamment le (joli) fantôme de Mme
de Longueville, qui fut la maîtresse de La Rochefoucauld... et que
d'Artagnan surprit "dans les bras d'Aramis". On y apprend que "l'oncle
Arthur" évita de rencontrer lord Byron à Venise, redoutant que cet Anglais
ne lui vole sa petite amie. Et l'on regrette, avec Cioran, que le cafard
ou la mélancolie ne soient pas "enseignés à la Sorbonne"... Jadis, à
l'armée, Gabriel Matzneff avait emporté les Essais de Montaigne pour en
savoir davantage sur la météo des âmes. Car la sienne, depuis toujours,
est partagée entre les frivolités et les tourments, le plaisir et le
repentir, "les délices" de la nouveauté amoureuse et "la nostalgie d'une
règle monastique"... Cet étrange paroissien de l'Eglise orthodoxe, qui
"savoure (volontiers) les charmes du remords" et "mêle" sans cesse, dans
ses livres, ses "amours" et sa "religion", semble juger "la vertu" fort
ennuyeuse pour les écrivains, quand elle évince tout le reste. Ce sont, en
effet, les contradictions ou "les contrariétés" qui nourrissent la
littérature. "J'aime mes passions, avoue Gabriel, et je ne suis pas prêt à
y renoncer." Il ajoute que celles-ci l'"aident à rester jeune" et qu'elles
entretiennent son "envie d'écrire". Après cela, on se demande si les
amours et la religion de G.M. n'existent pas seulement pour devenir la
matière de ses ouvrages. Il a sûrement fait sienne la maxime de Flaubert:
"Le style est à lui tout seul une manière absolue de voir les choses." Le
Père Bouhours figure parmi les "maîtres et complices" de G.M. Craignant
d'avoir commis des "fautes contre la langue", Racine donnait sa copie à
relire à ce jésuite grammairien, qui prenait le thé chez Mlle de Scudéry.
Quand le Père Bouhours rendit l'âme, un abbé de sa connaissance
"l'enterra" avec ces quelques mots: "Il ne savait bien que le français."
Gabriel Matzneff rêve de "mériter" ce genre d'oraison funèbre. "Le roi,
dit-il, ne serait pas mon cousin." Pour ce fils d'émigré (à la fois romain
et russe), la seule patrie, c'est la langue française. Il voudrait n'avoir
pas été un "locataire trop indigne" de celle-ci. Qu'il se rassure... Il a
sans doute reçu déjà la bénédiction du Père Bouhours et les compliments de
Racine, au paradis des grammairiens.
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