Les interviews de Gabriel Matzneff


Interview de Gabriel Matzneff, par ??
La Feuille Littéraire, 5, 1989


(Réalisée le 8 août 1989 aux éditions de la Table Ronde)

La Feuille Littéraire : On dit de vous que vous êtes un écrivain qui, dans les salons parisiens, se plaît à choquer. Ne pensez-vous pas que depuis le temps on est habitué aux passions de Matzneff ?
Gabriel Matzneff : Je ne sais pas où vous avez lu cela, mais vous n'avez pas de bonnes lectures. Primo, je ne suis pas un homme qu'on voit dans les salons, et secundo je n'ai jamais cherché à choquer qui que ce fût. Le désir de choquer est le sentiment qui m'est le plus étranger. Je suis ce que je suis et, comme je suis un écrivain, mes livres révèlent celui que je suis, mais je n'ai aucun désir de choquer. En revanche, j'ai le désir de ne pas masquer la vérité, ma vérité, ce n'est pas la vérité avec un grand V, mais ma propre vérité, c'est-à-dire ma nature, mon tempérament, mes goûts, mes idées, mon destin, mes innombrables défauts, peut-être mes rares qualités. Je veux que mon travail d'écrivain exprime celui que je suis. Je ne suis pas un tricheur. Je ne joue pas avec des cartes truquées. Je veux faire une oeuvre véridique et naturelle. Mais il n'y a là aucun désir de choquer. Je ne vois d'ailleurs rien de choquant dans mes livres. Qu'y a-t-il de choquant dans mes livres ? Si la vérité est choquante, si la réalité est choquante, alors bon, les gens sont choqués. Mais qu'est-ce que ça signifie : "les gens sont choqués" ? Choqués de quoi ? Je demande un dessin. Je ne comprends pas.
La Feuille Littéraire : Pourtant, la critique parle souvent de vous comme d'un dandy. Or, le dandysme, c'est une certaine volonté de provocation.
Gabriel Matzneff : Le dandysme - je crois l'avoir clairement défini dans le Taureau de Phalaris - c'est la rigueur, l'ascèse et le désir d'être, en toutes circonstances, sublime, c'est-à-dire supérieur aussi bien à la tentation du désespoir qu'à celle du conformisme social. Appelez-le "dandy", appelez-le "artiste", appelez-le "créateur", appelez-le comme vous voulez, l'homme libre choquera toujours les bourgeois, étant bien entendu que par "bourgeois" je ne désigne pas une catégorie sociale, mais une mentalité, un état d'esprit. Un dandy, c'est quelqu'un qui ose être soi-même, et l'être sans masque, à visage découvert. Je me fous de l'opinion que les gens ont de moi. Je ne cherche d'aucune façon à leur déplaire, et c'est pourquoi je ne pense pas être un provocateur, mais si je leur déplais, eh bien je m'en tamponne le coquillard. J'écris ce que j'ai envie d'écrire sans me soucier de savoir si cela sera bien ou mal accueilli. SI j'irrite les imbéciles, tant pis. Je ne cherche pas à être lu par les imbéciles. Je souhaite au contraire que mes lectrices et mes lecteurs soient des gens d'esprit. Et je suis enchanté que les gens d'esprit soient enchantés par mes livres.
La Feuille Littéraire : Wilde disait que "l'artiste doit faire de sa vie une oeuvre d'art". Tendez-vous vers cela, ou non ?
Gabriel Matzneff : Oui, absolument. Ma vie est celle de mes oeuvres que je préfère. Ma vie me passionne et elle passionne les qui m'aiment : les jeunes personnes que j'aime d'amour, mes amis, et aussi les lectrices et les lecteurs qui apprécient mon travail, qui, à travers mes livres, s'intéressent à l'homme qui les a écrits. Cependant, tout cela n'est vrai que tant que je suis en vie. Après ma mort, seuls importeront mes livres. Ce sont eux qui témoigneront de celui que j'aurai été ; ce sont eux qui feront battre le coeur des adolescentes. De mon vivant, ma vie m'importe plus que mon oeuvre ; quand je mourrai ce sera le contraire.
La Feuille Littéraire : Pour Wilde, l'écriture, les livres, font partie intégrante de la vie ; ils sont indissociables.
Gabriel Matzneff : Pour moi aussi, vous le savez bien. Je ne suis pas un écrivain d'imagination. Je nourris me slivres de mon expérience de la vie, de mes passions, de mon observation des êtres et du monde. Pour reprendre le fameux mot de Tolstoï, "j'écris avec le sang de mon coeur". Cela ne m'empêche pas d'admirer des écrivains d'imagination qui fabriquent leurs livres avec ce qu'ils ne vivent pas, avec leurs rêves. Ainsi, par exemple, je suis un grand admirateur d'Agatha Christie et de Lewis Caroll. La première n'a, je suppose, jamais assassiné personne, et le second n'a jamais rencontré des lapins qui parlent. L'important est ailleurs. Un écrivain, c'est un univers exprimé par une écriture, c'est une sensibilité qui s'incarne dans un style.
La Feuille Littéraire : Ne trouvez-vous pas que l'intelligentsia a tendance à attendre qu'un écrivain soit mort pour reconnaître son talent ?
Gabriel Matzneff : Oui, cela arrive parfois. Stendhal et Baudelaire, par exemple, n'ont été tenus pour de grands écrivains et fêtés comme tels qu'après qu'ils étaient au cimetière. La vérité est que de son vivant un esprit libre, surtout s'il a beaucoup de talent, irrite, déconcerte, suscite la jalousie des médiocres. Or les médiocres sont souvent ceux qui occupent les places et fabriquent les modes. Un grand artiste vivant, c'est gênant. En revanche, dès que vous êtes mort, vous n'effrayez plus personne, et des gens qui ne vous aimaient pas, qui médisaient de vous, se mettent à vous aimer, à reconnaître vos mérites. J'ai vu ça en 1977 à la mort de Dominiuqe de Roux. Des journaux qui n'avaient jamais parlé de ses livres, qui faisaient silence sur lui comme s'il n'existait pas, se sont soudain mis à lui rendre hommage, à publier des articles sur le thème : "il n'était pas des nôtres, mais c'était un grand écrivain." C'était frappant. Je sais que la même chose arrivera lorsque je mourrai. Il y a nu certain nombre de gens qui attendent que je meure pour se décider à m'aimer. Cela dit, un écrivain peut rester un auteur maudit, pestiféré, longtemps après sa mort. Sade est un exemple célèbre. Il y en a d'autres. Par ailleurs, il y a des auteurs qui semblent condamnés à n'être lus que par des Happy few, à ne jamais atteindre le grand public. Je pense à Rozanov. Les morts de génie forment une même famille, mais il y en a qui restent en enfer ou au purgatoire plus longtemps que d'autres.
La Feuille Littéraire : A propos de mort, dans le Taureau de Phalaris, vous semblez dire que partir pour l'autre bout du monde et mourir, c'est la même chose. Le pensez-vous vraiment ? Le départ et la mort, ce n'est pas le même voyage !
Gabriel Matzneff : Il faudrait citer le passage dans son entier. Je n'ai pas voulu dire : "Je pars en voyage pour l'Asie, je fais 12 000 kms en avion et j'ai l'impression d'aller au cimetière." Absolument pas. Je voulais parler de l'acte par lequel je m'éloigne de certains évènements, de certains êtres. Si vous êtes à Paris, et qu'une cabale littéraire ou policière se déchaîne contre vous, les coups qu'on vous porte vous font mal, même si vous vous croyez supérieur à de telles attaques. Pour dur à cuire que l'on soit, on est toujours plus vulnérable qu'on ne se l'imagine. En revanche, si vous êtes de l'autre côté de la planète, tout cela vous parait lointain, presque irréel. De même lors d'un chagrin d'amour, si la jeune fille que vous aimez vous trompe, ou vous plaque, il est clair que ce n'est pas vous envoler à 12 000 kilomètres qui va effacer votre souffrance. Toutefois, loin de cette jeune fille, vous vivrez mieux votre douleur, vous l'accepterez mieux que si vous habitez la même ville que cette traîtresse et risquiez de la rencontrer à chaque coin de rue. Dans Ivre du vin perdu, Nil n'est pas délivré de la nostalgie d'Angiolina parce qu'il part pour les Philippines, mais à Manille il ne risque pas de la croisez au Rizal Park, personne ne lui parle d'elle, et il peut ouvrir un tiroir sans craindre de tomber sur une de ses photos, une de ses lettres. Il est hors d'atteinte. La page du Taureau de Phalaris que vous évoquez, je l'ai écrite à propos des suicidés et du suicide. Cyrille se jetant du haut des falaises de Dieppe dans l'Archimandrite et Nil partant pour Manille dans Ivre du vin perdu, expriment un semblable désir de rupture. Le suicidé et le voyageur sont l'un et l'autre désireux de créer une situation nouvelle, vierge, impollue. A un type qui est dans des difficultés financières inextricables, si une bonne fée offrait un billet d'avion de première classe pour Rio et un séjour d'un mois dans un palace de cette ville lointaine, peut-être renoncerait-il au suicide qu'il s'apprêtait à accomplir et monterait-il dans l'avion.
La Feuille Littéraire : Un premier pas vers la résurrection ?
Gabriel Matzneff : Oui, c'est cela, un premier pas vers la résurrection, vers la guérison. Sur le voyage on a écrit tout et le contraire de tout. Lucrèce, épicurien, écrit qu'il est vain de se déplacer, puisque, où qu'on aille, on s'emporte avec soi. Sénèque, stoïcien, est du même avis. Ils ont raison l'un et l'autre, mais j'ai, moi aussi, raison de penser qu'un voyage opère une modification ; que le dépaysement agit comme un baume.
La Feuille Littéraire : La distance est salvatrice ?
Gabriel Matzneff : Oui, prendre ses distances, c'est se protéger, c'est revêtir une armure. Et pas seulement des distances kilométriques. Quand mon attachée de presse me signale un article désagréable sur moi, je ne le lis pas. Quand j'ouvre une lettre et qu'après en avoir lu trois lignes je comprends que c'est une lettre hostile, voire une lettre d'insultes, je ne vais pas plus avant dans ma lecture : je la déchire et je la jette au panier. Par ailleurs, j'ai organisé ma vie de façon à ne voir que les gens que j'aime. Les gens qui me sont antipathiques, je ne les rencontre jamais, je les ignore. C'est comme s'ils n'existaient pas.
La Feuille Littéraire : Mais est-ce qu'à force de se protéger on ne risque pas d'être davantage vulnérable ?
Gabriel Matzneff : Oh non ! Il ne s'agit d'ailleurs pas de vulnérabilité. J'ai l'habitude d'être critiqué, jalousé, insulté, et cela ne me gêne pas. Ce que je veux dire, c'est que la vie est courte, trop courte pour que j'accorde ne fût-ce que quelques minutes de mon précieux temps à des gens qui ne m'aiment pas et que je n'aime pas. C'est une question d'hygiène.
La Feuille Littéraire : Dans vos livres, vous parlez souvent des épicuriens, des stoïciens. A quelle école appartenez-vous ?
Gabriel Matzneff : Oh ! moi, je n'appartiens à aucune école. Sauf à l'école matznévienne, n'est-ce pas ? J'admire infiniment Epicure, qui est avec Héraclite un des deux géants de la philosophie grecque, mais j'aime aussi beaucoup Sénèque dont les livres sont toujours à mon chevet. Au demeurant, je vous rapelle que Sénèque, quoique stoïcien, appréciait beaucoup Epicure et le cite abondamment. D'une manière générale, je fais mon miel de tout ce qui me semble beau et juste. Mes maîtres de vie appartiennent à des familles spirituelles très diverses. Je suis un gréco-latin, je suis un judéo-chrétien, mais cette formation occidentale classique ne m'empêche nullement d'aimer l'Asie hindouiste et bouddhiste. Je ne suis le prisonnier d'aucune tradition. Mes livres expriment le caractère contradictoire et contrasté de mes passions, de mon existence.
La Feuille Littéraire : Est-ce également vrai en politique ?
Gabriel Matzneff : Oh ! la politique ! Aujourd'hui, je n'écris plus guère sur la politique, mais à l'époque où j'étais considéré comme l'un des plus redoutables polémistes de ma génération (en 1986 j'ai recueilli mes meilleurs textes politiques, polémiques, dans le Sabre de Didi), j'échappais à toutes les étiquettes. Quand j'écrivais en faveur des Palestiniens, j'étais applaudi pas l'extrême-gauche et insulté par la droite, quand j'écrivais en faveur des dissidents soviétiques, c'était le contraire. Je passais pour un anarchiste de droite, mais je suis le premier écrivain français à avoir préconisé, soutenu, la candidature de François Mitterrand à la présidence de la République. L'essentiel, pour moi, était de défendre les causes que je tenais pour justes. Qu'elles fussent de gauche ou de droite, je m'en foutais royalement.
La Feuille Littéraire : De Combat au Monde, de la revue de théologie orthodoxe Contacts à la revue de cul Play-Boy, de l'hebdomadaire royaliste La Nation française à l'hebdomadaire communiste les Lettres françaises, du Figaro Magazine à Globe, vous avez publié dans des journaux de droite ou de gauche, anarchistes ou conservateurs, aux antipodes les uns des autres. Est-ce par esprit de provocation ?
Gabriel Matzneff : Absolument pas. Je laisse la provocation aux histrions. Ce qui importe, c'est que, quels que soient les journaux où je publie mes textes, ceux-ci sont du Gabriel Matzneff. C'est ma pensée, mon style, mon univers, mes mots, mon ton. Les gazettes qui me publient, cela n'a aucune importance, on s'en fiche. Ce qui compte, c'est que le journal respecte ce que j'ai écrit, le publie tel quel, ne se permette pas de modifier le moindre mot, le moindre point virgule. Ce qui compte aussi c'est que je sois bien payé. Le meilleur journal à mes yeux, c'est celui qui donne les plus grosses piges.
La Feuille Littéraire : Cela a un petit côté mercenaire.
Gabriel Matzneff : Je n'ai rien contre les mercenaires. Dans une guerre, ce sont en général les seuls qui savent pourquoi ils se battent. Ce que je vous dis est très sérieux. Le seul mérite de la presse, c'est de mettre du beurre dans mes épinards. S'il n'y avait pas cette question d'argent, je me contenterais de publier un livre tous les deux ans. Mes livres suffisent amplement à mon bonheur et à celui de mes fans.
La Feuille Littéraire : Vous aimez mieux parler de fans que de disciples ?
Gabriel Matzneff : Oui, je préfère parler de mes fans, de mes groupies. Le mot "disciple" est un mot trop lourd, trop prétentieux. Lorsque je briguerai le prix Nobel de littérature, je mettrai en avant mes disciples, je jouerai au fondateur d'école, mais pas avant.
La Feuille Littéraire : Par qui êtes-vous lu avec le plus de passion ? Par les hommes ? Par les femmes ?
Gabriel Matzneff : Si j'en juge par le courrier que je reçois, par mes rencontres, il me semble que mon public le plus fervent est composé de filles âgées de quatorze à vingt ans et de garçons âgés de dix-huit à vingt-cinq ans. Les filles sont beaucoup plus précoces que les garçons. A l'âge où une fille lit déjà des auteurs sérieux, littéraires, un garçon en est encore aux bandes dessinées. L'adolescente qui m'a servi de modèle pour Angiolina, celle qui m'a inspiré le personnage d'Allegra, avaient, quand je suis devenu leur amant, l'une quinze ans, l'autre quatorze ans. Elles lisaient déjà énormément, de Balzac à Simone de Beauvoir ! Chez des garçons de cet âge, c'est beaucoup plus rare.
La Feuille Littéraire : Que pensez-vous que ces jeunes filles et jeunes gens aiment dans vos livres ?
Gabriel Matzneff : Dans mes romans, mes essais, mon journal intime, mes poèmes, j'exprime un certain style de vie, un destin. Ce sont le style de vie et le destin d'un homme qui n'a jamais accepté les rails sur lesquels on prétendait l'aiguiller, qui n'a jamais joué le jeu facile de la société, de la respectabilité bourgeoise, qui a toujours agi, vécu, créé en franc-tireur. J'ai de graves, très graves défauts, mais je suis un homme libre, un artiste qui n'a jamais sacrifié une parcelle de sa liberté d'expression. Il me semble que mes lectrices et mes lecteurs apprennent dans mes livres à oser être eux-mêmes, à ne pas avoir peur de leurs passions, à ne pas se laisser enchaîner par les faux devoirs que leurs familles d'abord, et ensuite la société, prétendent leur imposer. Il y a deux races d'écrivains : les libérateurs et les autres. Cela n'a rien à voir avec la qualité littéraire. Hegel et Claudel sont peut-être de grands écrivains, je n'en disconviens pas, mais ce sont des oppresseurs de l'esprit. Seule a sa place dans ma bibliothèque la première catégorie, celle des libérateurs. Vous voulez des noms ? M'en tenant au XIXème et au XXème, je citerai Byron, Stendhal, Flaubert, Baudelaire, Nietzsche, Chestov, Thomas Mann, Kazantzaki, Montherlant, Cioran. Cette petite liste n'est, il va de soi, pas exhaustive. Chacun de nous peut la compléter à son gré. En tout cas, c'est ma famille, et j'espère que mes livres sont dignes de ceux de ces illustres prédécesseurs.
La Feuille Littéraire : Et avant le XIXème siècle ?
Gabriel Matzneff : Il y a d'abord les Anciens dont nous parlions ci-devant : Lucrèce, Sénèque, les Annales de Tacite, le Satiricon de Pétrone, les Hommes Illustres de Plutarque, Horace, Tibulle... Il y a le XVIIème siècle français : Pascal, la Rochefoucauld, l'immense Bossuet, Mme de la Fayette. Au XVIIIème siècle, mes grands hommes sont Casanova, Saint-Simon, Marie du Deffand, Rousseau (oui, contre vents et marées, j'adore Rousseau), Laclos dont j'ai tout récemment découvert avec enthousiasme les merveilleuses lettres qu'il a écrites à sa femme alors qu'il était en prison sous la Terreur et s'attendait chaque matin a être guillotiné.
La Feuille Littéraire : Est-ce que ça vous flatte de savoir que certains rencontrent Matzneff comme vous, vous avez rencontré Byron ?
Gabriel Matzneff : Flatter n'est peut-être pas le verbe qui convient. Ce qui est vrai, c'est que cela me fait plaisir et m'émeut. Oui, apprendre que quelqu'un, en lisant mes livres, a éprouvé un choc libérateur, une révélation, et est sorti de cette lecture aguerri, différent, c'est une grande joie. En de telles occasions, j'ai le sentiment de n'être pas totalement inutile, d'avoir fait fructifier le talent que Dieu m'a donné. Cela dit, les gens qui me lisent aujourd'hui savent que je suis leur contemporain. Moi, quand j'ai découvert Byron, je savais qu'il s'agissait d'un écrivain mort plus d'un siècle avant que je ne naisse. C'est très différent.
La Feuille Littéraire : Qu'en est-il de la vente de vos livres ?
Gabriel Matzneff : Mes lectrices et mes lecteurs forment, selon le mot de Fénelon, "un petit troupeau". Ils sont passionnés, mais ils ne sont pas nombreux. Je n'irai pas jusqu'à dire que je suis un auteur clandestin, mais il y a un peu de ça. Quand mon éditeur m'annonce qu'il a vendu huit mille exemplaires de tel ou tel de mes livres, je suis très content, je considère cela comme un succès. A l'heure actuelle, j'ai quatre livres qui ont été réédités dans des collections bon marché : trois dans la collection Folio et un au Livre de Poche. Ces quatre ouvrages, parce qu'ils ne coûtent presque rien, se vendent plus que les autres. Vous savez, pour les jeunes lecteurs, un livre, dès que son prix atteint ou dépasse cent francs, c'est un luxe qu'ils ne peuvent s'offrir tous les jours.
La Feuille Littéraire : Si vous faisiez de grosses ventes, vous seriez content ?
Gabriel Matzneff : Je serais content, et mon banquier serait content, lui aussi. Un livre dont on vend dix mille exemplaires, ça fait un peu d'argent ; un livre dont on en vend cent mille, ça en fait beaucoup. En 1986, mon excellent ami Christian Giudicelli a reçu le prix Renaudot pour son roman Station Balnéaire. L'argent qu'il a gagné avec la vente de ce livre lui a permis d'acheter un appartement. C'est bien agréable, ne trouvez-vous pas ? J'aimerais bien que la même chose m'arrivât.
La Feuille Littéraire : Les gros tirages et la célébrité ne coïncident donc pas automatiquement ?
Gabriel Matzneff : C'est exactement cela, vous avez raison. Un écrivain peut être très connu - c'est, je crois, mon cas - et demeurer en ce qui touche les ventes, un auteur pour Happy Few. Un écrivain peut être célèbre et gagner des clopinettes. Un peintre, c'est tout différent : le prix de ses toiles augmente avec sa notoriété, et un peintre célèbre gagne nécessairement beaucoup d'argent.
La Feuille Littéraire : Vous semblez aimer les Philippines. Ce pays est souvent présent dans vos livres.
Gabriel Matzneff : Oui, les Philippines... C'est loin, mais j'aime, et peut-être précisément parce que c'est loin. L'action d'Ivre du vin perdu se passe en partie aux Philippines, et celle d'Harrison Plaza entièrement. Les Philippines apparaissent également dans le tome de mon journal intime paru en 1985 sous le titre Un galop d'Enfer. Manille est une ville que j'aime beaucoup. J'aime y vivre et j'aimerais y mourir. Je pourrais, certes, comme le font d'innombrables romanciers, situer l'action de mes romans dans des pays et des villes où je n'ai jamais mis les pieds, mais cela ne m'intéresse pas. Je préfère décrire des lieux dont je puis restituer les couleurs, l'odeur, l'atmosphère. Je préfère analyser, mettre en scène, ce que je connais bien. J'ai mon univers et j'en suis, je l'avoue, le prisonnier. Si mes héroïnes ont quinze ans et non trente, c'est parce que je connais bien les filles de quinze ans et n'ai, en revanche, aucune expérience personnelle des femmes de trente ; si mes romans se situent à Paris ou à Manille et non à Berlin ou à New-York, c'est parce que Manille et Paris sont des villes que je connais de l'intérieur, intimement, au lieu que je n'ai jamais mis les pieds ni à New-York ni à Berlin. Cela dit, mon Paris, mon Manille sont le fruit de ma propre vision. Je les recrée, je les réinvente. Après avoir lu Harrison Plaza, le cinéaste philippin Ishmael Bernal m'a dit qu'il avait découvert Manille sous un jour neuf, singulier. L'art est toujours la réalité choisie, transfigurée.
La Feuille Littéraire : Si vous étiez cinéaste, vous feriez un cinéma très personnel, un cinéma intimiste ?
Gabriel Matzneff : Je ne sais pas. Je suis écrivain, mon instrument de travail se compose d'un stylo et d'une page blanche, et je n'ai pas la moindre idée de ce que j'aurais envie de faire avec une caméra. C'est une question que je ne me suis jamais posée. En revanche, je sais très bien ce qu'au cinéma j'aime et ce que je n'aime pas. J'ai horreur des cinéastes qui ne sont que des écrivains ratés, je déteste le cinéma bavard, pseudo-littéraire, intello. Je n'aime au cinéma que ce que moi, romancier, je ne puis précisément pas faire avec mon stylo et ma page blanche ; je n'aime que ce qui est spécifiquement cinématograpique. Le cinéma que j'aime, c'est celui de Stroheim, de Hawks, de Hitchcock, de Walsh, de Donen, de Fellini, de Tarkovski, de Tati. Mais là encore ma liste n'est pas exhaustive. Qui ai-je oublié ? Welles, par exemple. Vous avez lu dans le Taureau de Phalaris ce que j'écris de Monsieur Arkadin. Quel film génial ! J'aime aussi beaucoup Minnelli. Seigneur, j'oubliais le plus grand ! le roi des rois ! Fritz Lang ! Et puis je suis un admirateur inconditionnel des James Bond : ça, c'est du cinoche !
La Feuille Littéraire : Vous me parliez tout à l'heure des causes politique pour lesquelles vous vous êtes battu. Existe-t-il aujourd'hui encore des causes qui vous passionnent ?
Gabriel Matzneff : Vous savez, je suis un écorché vif. Je souffre de mes indignations. Le spectacle de la violence exercée contre les pauvres et les faibles, le spectacle de l'injustice, le spectacle de l'imposture, me bouleversent aussi cruellement que lorsque j'avais vingt ans de moins. La politique étrangère américaine (en Amérique du Sud, notamment) m'écoeure autant qu'il y a vingt ans. Le comportement des Israéliens envers les Palestiniens m'écoeure autant qu'il y a vingt ans. La connerie de la droite française et la médiocrité de la gauche française m'exaspèrent autant qu'il y a vingt ans. Mes sentiments n'ont pas changé. Ce qui a changé, c'est que sur tous ces points je me suis déjà beaucoup et longuement exprimé : dans mes journaux intimes, dans mes essais, dans ce vaste panorama de ma carrière de pamphlétaire qu'est le Sabre de Didi, dans le Carnet arabe, livre publié en 1971 et qui s'est avéré d'une justesse et d'une vérité prophétiques, dans la Diététique de lord Byron où le chapitre intitulé "Né pour l'opposition" résume très bien ma conception de l'engagement politique, mes idées politiques. Si je continuais à écrire sur toutes ces questions, je ne pourrais que me paraphraser. Or, je n'ai aucun goût pour la paraphrase. Je préfère m'avancer plus loin, sur des terres vierges, inconnues. Je préfère prendre de nouveaux risques avec Dieu. Depuis ma rupture avec Francesca en 1976, je m'intéresse beaucoup moins à la vie publique, à la chose publique. Ma vie privée, amoureuse, m'occupe tout entier.
La Feuille Littéraire : Et la Russie ? Vous avez été à une époque le plus slavophile des jeunes écrivains français !
Gabriel Matzneff : Oui, c'est exact, j'ai été russophile, et dans une certaine mesure je le suis toujours. A l'époque où toute l'inteligentsia parisienne était marxiste et bouffait les petits fours de l'ambassade d'Union Soviétique, rue de Grenelle, je me battais en faveur de ceux qu'on n'appelait même pas encore les dissidents russes : les croyants qui voulaient vivre leur foi librement, les peintres qui voulaient peindre et exposer leurs toiles librement, les écrivains qui voulaient écrire et publier librement. Ils n'étaient pas à la mode alors, et mes actions en leur faveur me valaient d'incroyables insultes. Je me faisais traiter de garde-blanc, de nostalgique de Nicolas II, etc. Tout ce que j'ai écrit sur cette Russie jugulée, sur cette Russie martyre (dans les Passions schismatiques, dans Vénus et Junon, dans le Sabre de Didi), je suis très heureux et très fier de l'avoir écrit. Aujourd'hui, grâce à Michel Gorbatcheff, l'Histoire me donne raison, tout le monde me donne raison, et il va de soi que je me réjouis profondément de ce que la pierre tombale qui écrasait depuis soixante-dix ans le peuple russe commence à se soulever. Mais je n'ai plus aucune raison d'écrire encore sur ce thème. J'ai déjà donné.
La Feuille Littéraire : Et François Mitterrand ?
Gabriel Matzneff : C'est exactement la même chose. J'étais encore étudiant lorsqu'en 1964 j'ai écrit à la une de Combat que François Mitterrand était "le seul homme d'Etat de la gauche". Et un an plus tard, en août 1965, toujours à la une de Combat, j'ai exprimé le voeu qu'il soit le candidat unique de la gauche contre le Général de Gaulle. Vous ne pouvez même pas imaginer le scandale et la stupeur que de tels propos ont alors provoqués ! Auourd'hui, tout le monde est pour Mitterrand, tout le monde lui lèche le cul. Il n'a plus besoin de mon appui. Je vous renvoie sur ce point au texte intitulé "La reconnaissance d'Anne d'Autriche" dans le Sabre de Didi.
La Feuille Littéraire : Vous disiez à l'instant que l'art est la vérité choisie. Votre journal intime, lui aussi, c'est la vérité choisie ?
Gabriel Matzneff : Mon journal intime l'est beaucoup moins que mes romans, où chaque mot est pesé, chaque phrase travaillée, chaque page remise sur le métier. Le journal intime, c'est tout le contraire : c'est le degré zéro de l'écriture, la page griffonée à la hâte, la vie à bout portant. Cela dit, c'est aussi la vérité choisie, car il est évident que je ne puis noter tout ce que je fais. Oui, j'opère un choix. Selon moi, la seule justification d'un journal intime, c'est d'y écrire des choses qu'on ne peut écrire nulle part ailleurs. Trop de prétendus journaux intimes ne sont que des essais, des mémoires littéraires. Mon journal, lui, est vraiment intime, c'est-à-dire que j'y note essentiellement les évènements de ma vie érotique, amoureuse. Surtout depuis une quinzaine d'années. Vous l'avez vu avec Un Galop d'enfer, qui recouvrait les années 77 et 78. Vous le verrez plus encore en février 1990 quand je publierai chez Gallimard les années 83 et 84 sous le titre Mes amours décomposés. Donc, une écriture très spontanée, très flash. Le premier jet noté dans un autobus, sur le coin d'une table de bistrot, en avion, à la plage, n'importe où. Et quand je dactylographie, je ne change rien, je respecte le rythme, la ponctuation. Mon journal intime, c'est l'immédiateté de l'émotion, de la sensation.
La Feuille Littéraire : Vous êtes entré dans la vie littéraire en 1965. Mes Amours décomposés sera votre dix-neuvième livre. En vingt-cinq ans de vie littéraire, avez-vous le sentiment d'avoir évolué, d'avoir changé ?
Gabriel Matzneff : Voilà une question difficile. Changé, peut-être pas. Evolué, certainement. J'ai vécu tant de choses durant ces vingt-cinq ans, j'ai eu une vie si aventureuse, qu'il est impossible que cette masse de bonheurs et de douleurs, cette somme d'expériences tantôt exquises et tantôt terribles, ne m'aient pas modifié. Elles ont en tout cas approfondi, aiguisé, ma connaissance des êtres, du monde, de moi-même. Et en ce qui touche l'instrument de mon art, qui est la langue française, je crois avoir fait beaucoup de progrès. Si vous comparez mon premier essai, Le Défi (1965), au dernier, le Taureau de Phalaris (1987), mon premier roman, l'Archimandrite (1966), au dernier, Harrison Plaza (1988), les progrès sont manifestes, ils sont patents. Il faudrait n'avoir aucun sens de ce qu'est la littérature, aucun sens de ce qu'est la musique de la langue française, pour ne pas s'en rendre compte.
La Feuille Littéraire : De quoi êtes-vous le plus fier ?
Gabriel Matzneff : Des personnages féminins de mes romans, Véronique, Angiolina, Anne-Geneviève, Allegra, sont sans doute ce que j'ai créé de plus vrai, de plus fort.

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