Matzneff : Entretien,
par Sophie Rostain
La Porte, juin 1993
Gabriel Matzneff a les yeux bleus, marche souventes fois pied-nus en son grenier parisien, porte des chemises de lin, des pantalons idem. Prie à vêpres, mêmement à matines. Je dis mêmement car c'est un mot que Gabriel Matzneff affectionne d'employer. Je dis affectionne et non affecte, car, nonobstant une courtoisie native et chaleureuse, Gabriel Matzneff n'est pas homme que l'on peut suspecter d'affectation. Il se contente, comme jadis Montherlant, de vivre des amours courtoises et respectueuses avec la langue française. Ses ennemis le déplorent, qui voudraient, en sus des accusations de perversion pédophile, de pratiques sodomites, de détournement de mineur(e)s, pouvoir hurler qu'il maltraite la langue française. La parution avant l'été de "Mes amours décomposés, journal 1983-84", donnera à coup sûr lieu à une nouvelle passe d'armes entre certains pisse-froid de critiques incultes et l'écrivain. Lui ne dit rien, préfère citer entiers les vers de Baudelaire : "Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine Qui vous mangera de baisers, Que j'ai gardé la forme et l'essence divine de mes amours décomposés". Voilà le débat orthographique clos. Le reste : toujours les mêmes cris, ceux des écrivaines jalouses qui voudraient l'envoyer chez les flics, (en direct à Apostrophes), les femmes vieilles et laides qui lui reprochent de leur voler leurs filles chéries, leurs fils sublimes et imberbes. Pour ceux que l'été échauffe, et j'en suis, résolument, ne sera jamais clos celui qui a trait à ces amours étonnahntes, à la vie de voyageur, d'eudémoniste, de transgresseur de la Loi imbécile qui voudrait que les moins de seize ans n'aient pas le droit d'embrasser un adulte, de lecteurs de théosophes et de Sénèque, de Saint-Simon, de Boileau. Et de rédacteur de journal intime. Car Gaby la Rafale est avant tout, surtout, aussi (on hésite) l'un des rares écrivains vivant à publier intégralement ses carnets intimes, écrits à la diable, à la vivre-vite. Les fameux petits carnets de moleskine noire, jadis carnets de commande des forts des Halles.
Gabriel Matzneff : "Quand en 1975, j'ai décidé de commencer à dactylographier mon journal intime que je tiens depuis l'âge de seize ans, j'ai commencé par taper les dix premières années, de ma dix-septième à ma vingt-septième année. La fin du lycée, la fac, le service militaire, l'entrée dans la vie littéraire. Dans la préface du premier volume, Cette camisole de flammes, j'annonçais que je publierai l'intégralité de mon journal par tranches de dix années, parce que le premier faisait dix ans. Jusqu'à une date récente, j'avais l'intention de publier entièrement de mon vivant mon journal. Par goût de laisser le moins possible d'écrits posthumes possible. De manière accessoire, pour éviter à mes héritiers, car on a toujours des héritiers même si on ne fait pas de testament, la tentation de détruire mon journal soit de le censurer, soit de le mettre dans un coffre-fort et de ne plus s'en occuper. Il y a tant de cas semblables, que je me suis dit qu'un journal tel que le mien, une fois publié, serait plus difficile à détruire... Et puis, ce désir aussi, plus difficile à exprimer... (longue pause) Mon idéal serait de mourir dans une chambre d'hôtel si possible à l'étranger et de ne laisser qu'une brosse à dents. Je voudrais mourir dépossédé de tout, ça ne m'intéresserait pas de laisser des meubles, des appartements à mes héritiers. Il y a une image qui m'a toujours beaucoup ému : celle de Proust sur son lit de mort, dans une petite chambre, il n'y avait rien dans la chambre, sauf ses oeuvres publiées. Mes enfants, ce sont mes livres, or on fait ses enfants de son vivant. On ne fait pas des enfants post-mortem. Je n'en fais bien sûr pas une affaire d'état... On laisse toujours des inédits, ne serait-ce que parce qu'on peut mourir subitement, écrasé par un autobus. Mais dans mon esprit, moins il y aurait d'inédits de mon journal, mieux cela serait,. Par la suite, il s'est trouvé que je n'ai pas publié tous les volumes dans l'ordre chronologique. C'est une question de hasard ou d'oppotunité. Par exemple, mon mariage et mon divorce m'avaient inspiré un roman Isaïe réjouis-toi (NDLR, phrase de la liturgie orthodoxe prononcée lors de la célébration nuptiale.) J'ai mis très longtemps avant de publier le journal qui correspond à cette période, Elie et Phaéton, paru en 1991. Pourquoi ? Parce que ces années m'ayant déjà inspiré un roman, il n'était pas urgent de publier un carnet qui correspondait à ces années-là. Et surtout... Cela m'était pénible. Ces événements de ma vie avaient été extrêmement douloureux à vivre. Ce roman, dont je suis très fier parce que je trouve que c'est un beau livre, a été très dur à écrire. Et franchement, pendant des années, j'avais envie d'oublier, et mon ex-femme et ces années de crise et cet échec. Je ne suis pas masochiste... Je n'avais pas détruit ces carnets, ils étaient là dans un coin, mais je n'avais pas envie de les rouvrir. Et puis, l'été 1990 j'ai décidé qu'il était temps de les publier. Je suis parti pour Nîmes avec ces années 1970-73, je les ai dactylographiées, avec une sensation curieuse puisque près de vingt ans s'étaient écoulés... J'avais l'impression qu'en même temps c'était moi et que c'était le journal d'un autre. Le fait d'écrire un roman de cette histoire m'avait permis de prendre une certaine distance avec tout cela. Quand le roman a paru, il s'est trouvé des gens dans mon entourage pour se demander si le modèle de Véronique était oui ou non Tatiana, mon ex-femme... Mais avec le temps, ces questions devenaient vides de sens. Véronique, l'héroïne du roman était devenue un personnage romanesque, elle incarnait la femme qui a aimé un homme à la folie et qui cesse de l'aimer. Elle existait en elle-même. La curiosité de connaître les clefs du roman était devenue sans intérêt...
La mère, la fille, la jalousie, la fatale trahison
La Porte : Mais au moment de taper vos carnets de cette période...
G.M. : Cette distance fortifiée par le temps écoulé a fait que j'ai tapé ce journal sans gêne, comme si ça avait été le journal da quelqu'un d'autre. Evidemment, ont ressurgi beaucoup de choses que j'avais complétement oubliées de cette époque. Je les ai tapées sans aucune modification, j'en aurais été bien incapable puisque je ne m'en souvenais pas. Autre exemple, j'ai dactylographié ces derniers mois les carnets de la période 1986-87, années où j'ai vécu une passion amoureuse très profonde avec une adolescente, j'ai été très ému de retrouver dans mon journal l'amour de cette jeune fille pour moi et les détails quotidiens de cette passion amoureuse. (NDLR : La prunelle de mes yeux, journal des années 86-87 est à paraître à la rentrée chez Gallimard, collection l'Infini).
Pour ce qui est du choix des années, c'est à présent très arbitraire. Mes amours décomposés concernent la période 1983-84. C'est le journal d'une vie dissolue. Dissolue mais cohérente, qui représentent une dizaine d'années de ma vie.
Tout ceci pour dire que le journal intime est un genre très particulier. Dans mes livres, je suis extrêmement perfectionniste, j'essaye d'écrire des livres, romans, essais ou poèmes, les plus parfaits possible. Je remets mon travail sur le métier, selon la formule de Boileau. Ma prose est très travaillée, tout est étudié, écrit, élaboré. J'utilise, comme deux de mes maîtres, Flaubert et Nietzsche, un gueuloir. Je lis à haute voix mes textes... L'exigence de la musique. En revanche, le journal est pour moi le degré zéro de l'écriture à l'état brut, la vérité, le jaillissement de la phrase telle quelle. D'autant que je n'écris pas le soir à mon bureau. J'ai mon carnet sur moi, j'écris à la diable, en attendant l'autobus, sur une plage, au restaurant si je dîne seul, ou même parfois avec des amis, même si cela est un peu incorrect... J'évite de le faire trop souvent. C'est donc une écriture très spontanée, que je garde quand je les dactylographie.
L.P. : Dans l'essai que vous avez consacré à La diététique de Lord Byron, vous dites que cette manière de jeter le masque est aussi une façon de se parer d'un nouveau masque...
G.M. : Là, c'est une question d'ordre presque psychanalytique... C'est aux autres de dire si oui ou non il y a un nouveau masque... Je vous dis simplement que je note les choses sur le moment, que je ne les modifie pas. Je garde la spontanéité du premier jet.
L.P. : Ecrire son journal intime, le dater aussi précisément que vous le faites, le publier de son vivant, n'est-ce pas, comme le dit l'un des précurseurs du genre, Fénelon, faire "un bon usage du temps", tenter "d'acheter l'éternité par le bon emploi du temps ; mais pour cela il faut racheter le temps même, comme dit Saint-Paul"?
G.M. : Je ne dirai pas exactement la même chose. Pour prendre un exemple : vous m'enfermez dans une pièce avec pour seuls objets un stylo, du papier blanc et vous me dites : "Gabriel Matzneff, ayez la gentillesse d'écrire tout ce dont vous vous souvenez concernant les trois premiers mois de l'année 1990, sans aucune aide que celle de votre mémoire." Nous sommes tous capables d'écrire des souvenirs de périodes proches ou révolues. Bien sûr, pour les années 80 ce sera plus délicat que pour 1993. Malgré tout, sans aide-mémoire, on écrit toujours quelque chose. Mais ce seront des souvenirs compressés, le temps sera court-circuité. Il y aura des deuils, des maladies, des voyages. Je coomparerais cela aux grains de caviar que les Russes appellent le caviar compressé. Il en est de même du temps de celui qui écrit ses souvenirs sans aucune aide.
Les petits grains de caviar du temps qui passe
Et puis, vous avez le journal intime de celui qui comme moi note : aujourd'hui, lundi 31 mai 1993, onze heures dix... Quand vous ouvrez un journal, et c'est déjà plus sensible quand vous ouvrez celui d'une année déjà ancienne, les trois premiers mois de l'année 70 ou 90, et a fortiori ceux de l'année entière, se déroule comme la queue d'un paon qui fait la roue. C'est la dimension presque palpable du temps qui nous est rendu. C'est assez impressionnant et presque miraculeux.
Certes, je ne note pas tout. Il y a des périodes de ma vie où je le tiens plus ou moins. Il y a l'aspect arbitraire d'un journal comme le mien. Je ne note pas chaque bon repas, chaque fois que je fais l'amour, chaque fois que je bois un bon coup. Je ne prétends pas faire le compte-rendu de ma vie, ce qui ferait du journal une corvée. Je suis beaucoup trop paresseux et farfelu pour faire ce genre de choses. Mais quand même, quand on note régulièrement des choses, sur une année, le temps se déploie, se détache et les jours. Chaque grain du temps est séparé de l'autre. Ca donne quelque chose de beaucoup plus délicieux. C'est pourquoi, je crois que les grands mémoires, ceux qui me captivent, ceux de Casanova et de Saint-Simon, ne peuvent avoir été écrits qu'à l'aide de carnets.
Pour en revenir à la question du temps, je ne crois pas qu'en écrivant mon journal, je vaincs la mort ou le temps. Je vous citerai la phrase de Staline disant à de Gaulle : "C'est toujours la mort qui gagne." Un jour, je mourrai, un jour la jeune fille qui a partagé ma vie mourra...
Bien sûr, si ce journal intime est un beau livre, non simplement un livre important pour moi et la jeune fille ou les jeunes filles qui ont partagé ma vie, mais s'il devient une oeuvre d'art, c'est une façon de vaincre le temps... Prenez un tableau d'un maître hollandais qui a peint le visage de jeune fille. Le peintre est mort, la jeune fille a cessé de vivre, mais cette toile nous parle, elle est là, elle. Sauf évidemment quand on se met à mettre des bombes dans des musées comme aux Offices à Florence... Demain, il y aura des bombes au phosphore à la Bibliothèque Nationale... Si on se met à brûler les bibliothèques, voilà le vrai crime contre la mémoire.
Ceux qui n'ont pas le goût de leur destin sont dangereux
Il faut toujours se méfier des gens qui n'ont pas le goût de la mémoire, qui tournent la page très vite. Ce sont à mes yeux des gens suspects. Aussi bien en politique que dans le privé,. Ceux qui se fichent du passé, de son passé, n'ont que mépris pour les "vieux événements" sont des gens médiocres et dangereux. Ce sont forcément des gens qui n'ont pas le goût de leur destin. Et notre destin, c'est notre mémoire qui nous le donne.
L.P. : On peut n'avoir pas le goût du passé mais celui de l'avenir...
G.M. : Si quelque chose n'existe pas, c'est bien l'avenir. Les gens, qui comme les hommes politiques sont toujours préoccupés de l'avenir, de ce qui va arriver demain, sont dérisoires. Un demain qui serait toujours plus intéressant que la veille... Avec un hier, vous pouvez écrire quelque chose. Etre toujours tourné vers l'avenir est une attitude métaphysiquement et psychologiquement absurde. Vous pouvez écrire un roman, un poème, votre journal sur ce que vous avez fait hier, vous ne pouvez pas le faire sur ce que vous ferez demain, puisqu'aussi bien vous pouvez mourir d'une rupture d'anévrisme dans la nuit. C'est une des justifications de mon journal intime de fixer ce qui a existé et qui donc existe. Je vous rappelerai un des plans les plus fameux d'un des plus grands films du cinéma, Les visiteurs du soir : à la fin quand le Diable a transformé les amants en pierre et qu'il se rend compte que les coeurs continuent de battre... Quand paraîtra La prunelle de mes yeux, je ne sais pas si le coeur de Vanessa battra encore pour moi, ce qui est certain, c'est qu'il a battu.
L.P. : Derrière vos amoureuses adolescentes, figures centrales de vos carnets, se profilent leurs mères... Le moins que l'on puisse dire est que vous ne nourrissez pas pour elles une tendre affection...
G.M. : La plupart des mères vivent très mal l'entrée de leur fille dans la vie amoureuse. Surtout quand c'est avec un homme qu'elles verraient mieux dans leur propre lit. Quand une jeune file amène son premier ami chez elle, les parents, sauf s'ils sont spécialement hystériques, le supportent. En tout cas la mère. Le père, c'est autre chose. Mais quand la fille amène Gabriel Matzneff... D'ailleurs non. On ne m'amène pas, on me cache. Même si les jeunes filles sont très imprudentes, elles veulent des lettres, leur amant est obligé de les prévenir que leur mère fouille dans leurs affaires... Mais je n'ai pas d'hostilité particulière envers les mères. Il y en même eu qui ont compris ce que cet amour pouvait apporter à leur fille. Ce qui en revanche m'intéresse plus est la complicité des filles avec leur mère. Ce sont des rapports tout à fait singuliers. Dans un premier temps elles sont contre leur mère, avec moi. Quand les amours déclinent, en vieillissant, elles retournent vers leur mère. Très vite une adolescente devient une femme... Qui ira jusqu'à nier avoir eu telle ou telle réaction, mot d'amour pour moi. Il m'arrive de croiser des ex-maîtresses à qui je rappelle certains de leurs propos, à quoi elles répondent : "Mais je n'ai jamais dit ça..." C'est là que mes carnets ont leur importance... Je les sors et je peux leur relire avec exactitude leurs propres mots, daté... La Bruyère disait, je le cite de mémoire, donc imparfaitement : "Une femme qui cesse de vous aimer oublie jusqu'aux faveurs qu'elle vous a accordées."
Propos recueillis le 31 mai 1993 à Paris, entre onze heures et quinze heures, dans un grenier, par Sophie Rostain.
Retour au menu principal
Retour à la liste des interviews