Deux nouveaux livres,
par Elisabeth Lechien
Bulletin de la Société des Amis de Gabriel Matzneff, n°3, mai 2000
Elisabeth Lechien : Gabriel Matzneff, avec un recueil de poèmes, Super flumina Babylonis, et un roman, Mamma, li Turchi !, vous faites en l'an 2000 une double rentrée : comme poète et comme romancier.
Gabriel Matzneff : c'est exact. Je n'avais pas publié de poèmes depuis 1984 et de roman depuis 1992. Ces deux nouveaux ouvrages, c'est ma manière de fêter le nouveau millénaire.
E.L. : Vos poèmes ont paru en avril et votre roman paraîtra en septembre. Quand les avez-vous écrits ?
G.M. : En ce qui regarde Super flumina Babylonis, ces quarante-deux poèmes, entièrement inédits, ont été écrits entre entre 1985 et 1999. Quinze d'entre eux sont dédiés à Vanessa S., l'adolescente qui m'a inspiré le personnage d'Allegra dans Harrison Plaza ; cinq autres à Hélène P., la jeune fille qui m'a servi de modèle pour le personnage d'Elisabeth dans Les lèvres menteuses. Le poème qui ouvre le recueil et lui donne son titre, Super flumina Babylonis, m'a été inspiré par la mort d'un ami que la drogue a assassiné.
E.L. : Ce qui frappe le lecteur de ces poèmes, c'est leur diversité de ton
G.M. : Il y a en effet des poèmes tendres, passionnés, des poèmes tristes, des poèmes qui sont, je crois, très drôles, en particulier ceux que m'inspire l'Egypte. Cette diversité de ton, cette altenance de la gravité et de la dérision, de la tendresse et de l'humour, de la mélancolie et du rire, c'est l'image même de la vie. Super flumina Babylonis est en quelque sorte la version versifiée de mon journal intime 1985-1999.
E.L. : Vous avez souvent dit que tous vos livres se tiennent, ne forment d'une certaine manière qu'un seul livre...
G.M. : Cela se vérifie une fois encore ! On vient de rééditer en poche De la rupture. Vous vous rappelez qu'à la fin du livre je publie quelques modèles de lettres de rupture : des lettres que j'ai écrites à des jeunes filles et d'autres lettres, souvent très belles, que des jeunes filles m'écrivirent lorsqu'elles décidèrent de me quitter. Eh bien ! certaines de ces filles sont les destinataires de nombreux poèmes de Super flumina Babylonis : Vanessa qui m'a écrit la lettre qui clôt le livre (signée Salomée), Anne (qui a écrit la lettre signée Lioubov), et Claire (qui a écrit la lettre signée Photine). De la naissance de l'amour à sa rupture, la boucle est bouclée. Mais grâce à son art, l'écrivain fixe ces instants fugitifs, il les éternise. Le triomphe sur la mort, il est là.
E.L. : Quand avez vous écrit Mamma, li Turchi !, le roman qui sort en septembre 2000 ?
G.M. : L'idée du roman, ou plutôt, au départ, l'idée d'un de ses personnages, m'est venue en août 1999 à la plage de l'hôtel Bellevue Syrène, à Sorrente, où je me dorais au soleil. Une vieille dame aux cheveux gris, très distinguée, allongée non loin de moi, racontait en italien à la jolie jeune fille qui l'accompagnait comment son fiancé, qui était juif, avait été arrêté par les allemands pendant la guerre et était mort dans une prison de Rome. J'ignore le nom de cette dame et ne lui ai jamais adressé la parole, mais tout est parti de là. Un déclic, comme en 1972, entendre quelqu'un demander dans une épicerie des citrons non traités au Diphényl avait été le déclic qui m'a inspiré Nous n'irons plus au Luxembourg.
Donc l'été 1999, je me suis mis au travail. Ce roman, que j'ai écrit à Sorrente, à Venise, à Paris et surtour à Naples, est un roman très... romanesque. Il y a cinq personnages principaux : une riche sexagénaire, un célèbre cinéaste à la réputation sulfureuse, un moine orthodoxe, une jeune Arménienne et une jeune Autrichienne. Ce qui réunit ces destins si divers, c'est la passion pour l'Italie, l'étude de la langue italienne, l'italomania ; mais ce roman est aussi celui des amours interdites, des convictions politiques et religieuses non conformistes. C'est un roman d'amour, un roman sur l'amour en Italie et l'amour de l'Italie, et aussi un roman sur la résistance à la pensée unique et à l'ordre moral qui sont en train d'assujettir, de crétiniser la planète.
C'est assurément, avec Nous n'irons plus au Luxembourg, le roman que j'ai eu le plus de plaisir à écrire. Ce roman, commencé en août 1999 et achevé en mars 2000, je l'ai écrit avec allégresse, souvent avec jubilation. J'espère que le ton, le rythme, le style de ce septième roman communiqueront à mes lecteurs cette jubilation et cette allégresse. Sans oublier, cela va de soi, l'envie d'apprendre l'italien !
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