La confession d'un esprit libre,
par Thierry R. Joseph
Dionysos, 1993
PREMIERE PARTIE
Jeudi 21 octobre
11 h 00
Petit salon de l'hôtel de la Cathédrale
Victime : Gabriel MATZNEFF
Thierry : - Votre définition de Dyonisos ?
Gabriel Matzneff : - On ne définit pas un dieu, on le vénère. Dionysos, c'est le dieu de l'élan vital, du vouloir-vivre, comme disait Schopenhauer. C'est aussi le dieu aux masques, et là, je vous renvoie à la préface des moins de seize ans. ("Dionysos est le dieu aux masques - les masques que portent les silènes et les satures qui lui font escorte - et seuls ceux qui ont été initiés à ses mystères ont le droit de le regarder au visage").
Laurent : - Et au sens Nietzschéen ?
G.M. : - Nietzsche a écrit de très belles pages sur Dionysos que je ne vais pas commenter, puisque vous les avez lues comme moi.
Laurent : - Vous-même, pensez-vous être arrivé au "stade du danseur" ?
G.M. : - Je ne pense pas être arrivé à aucun état. Vous savez, les danseurs trébuchent souvent. Je ne m'en suis pas trop mal sorti jusqu'à présent. J'ai toujours essayé de vivre en homme libre, ce qui dans la société contemporaine n'est pas une mince affaire. J'y suis arrivé mais je ne préjuge pas de l'avenir. La catastrophe est toujours possible.
Muriel : - Ne trouvez-vous pas maladroit qu'un journal étudiant porte le nom de Dionysos ?
G.M. : - Non. C'est un très beau nom, lourd à porter, mais c'est bien de se fixer des buts hauts et nobles pour progresser. Nietzsche dit qu'il faut se dépasser, que l'homme doit être surmonté.
Thierry : - Avez-vous lu l'Os de Dionysos de Cristian Laborde ?
G.M. : - Non. Je ne connais pas ce monsieur qui ne m'a jamais envoyé ses livres.
Thierry : - Même si vous faisiez parti des écrivains de l'Idiot International ?
G.M. : - Alors là, vous mélangez tout. J'ai donné des chroniques à la Revue des deux mondes, au Figaro, au Monde, autrefois à Combat. Dans ces journaux, je suis responsable de ce que je signe. Parmi les nouveautés, je lis les livres de mes amis et bien évidemment, maintenant que je vous connais, si vous m'envoyez un manuscrit, je le lirai.
Thierry : - Votre opinion sur le journal (1er numéro) ?
G.M. : - Hier soir, j'étais très fatigué, si bien que je n'ai que survolé Dionysos. Mais cela m'a paru très sympathique. La mise en page est assez agréable. Le seul reproche que je ferais, c'est cette juxtaposition de textes. On a l'impression qu'on a demandé à un groupe d'amis d'écrire des textes... Mais je ne sais pas, je n'ai jamais dirigé de revue, de journal... Il y a un texte sur le vin. J'aurais bien aimé qu'on me conseille une bonne bouteille ou autre chose, un film, un livre... Mais c'est très sympathique, il faut persévérer.
Thierry : - Matzneff à Strasbourg. Toutes les mères de la ville doivent trmbler pour leurs "Moins de seize ans" (une de vos "Passions Schismatiques"). Trouvez-vous la ville propice à la drague du sexe des anges ?
G.M. : - Ecoutez, aucune ville n'est propice à la drague, comme vous le dites, quand il fait froid, que le ciel est gris, et que la pluie tombe. Les gens sont morfondus, recroquevillés dans leur manteau. Mais des rencontres comme celle d'hier peuvent être propice à des sympathies ultérieures. Peut-être parmi toutes les jeunes personnes qui m'ont fait dédicacer un livre hier, une ou deux m'écrira dans quinze jours ou deux mois : "Ah ! J'aimerais vous revoir". Ca peut se faire, ça peut aussi ne pas se faire. Ce qu'écrivent les écrivains et les choses qu'ils vivent sont différentes. Un film anglais, "Brève Rencontre", s'est terminé dans une gare. Au risque de vous étonner, je ne suis pas quelqu'un qui aborde facilement dans la rue. Il m'arrive d'être abordé dans la rue, car quelqu'un m'a reconnu, en général, c'est toujours cordial et charmant. Parfois je me rends compte combien, quand vous êtes perdu dans vos pensées, vous vous promenez ou révassez à une terrasse de café, vous n'avez pas envie d'être abordé, que quelqu'un fasse irruption. Et je vois à Paris, au Jardin du Luxembourg, par exemple, combien une jolie fille qui est assise se fait aborder par des ringards. Il y a des filles qui doivent se maudire d'être jolies. Je respecte trop la liberté, ma propre liberté, pour ne pas respecter celle des autres.
Thierry : - Pourtant à Manille, vous abordez facilement.
G.M. : - A Manille, cela fait plusieurs années que je n'ai plus de passionnelles, ni pas passionnelles. Cela fait plusieurs années que j'y suis comme si j'étais au Mont Athos, n'ayant nullement envie d'attraper des maladies dont on parle beaucoup en ce moment. Cet hiver, j'ai écrit Les Lèvres menteuses à Manille, où j'ai été d'une chasteté admirable. Mais les autres années, à l'époque où je draguais beaucoup à Manille, ce n'était pas vraiment de la drague, puisque les jeunes filles et les jeunes garçons qui étaient là... c'était plutôt de l'ordre du michetonnage qui se passait de manière sympathique, pas du tout sous des traits infamants et monstrueux, comme l'imaginent certains ou certaines moralistes.
Laurent : - Y a-t-il des endroits que vous aimez revoir quand vous venez à Strasbourg ?
G.M. : - Ecoutez, moi je suis un piéton, quand je me déplace à Strasbourg, c'est toujours entre ce quartier, la Cathédrale et la place Kléber. J'avais une amie qui avait un studio Avenue de la division Leclercq. A Paris également, je me déplace toujours dans le même périmètre. Mais il est certain que si vous vouliez me faire découvrir Strasbourg... J'aime beaucoup la Petite France au printemps, même si cela n'a rien d'original.
Thierry : - Il y a de très beaux parcs !
G.M. : - Mais un peu excentrés. Je ne les connais pas.
Thierry : - Le Parc de l'Orangerie, de la Citadelle.
G.M. : - Il faudrait que ces jeunes filles m'y emmènent.
Thierry : - Vous oscillez entre Paganisme et Christianisme, entre libertinage et monogamie. Comme Baudelaire, ressentez-vous cette double postulation vers le Bien et le Mal ?
G.M. : - Je pense que tout être humain sensible a des élans vers le Bien et des chutes vers le Mal. Baudelaire sentait la présence du Mal. Le Mal peut parfois être agréable. Mais moi, je n'ai jamais fait du mal, pour le plaisir de faire du mal, à quelqu'un que j'aime. Je trouverais ça assez sot et assez vulgaire. Il n'y a rien de plus facile que de faire du mal à quelqu'un qu'on aime, qui est donc forcément vulnérable. On peut se faire du mal. Chez Sade, le goût de faire souffrir ses personnages, de les torturer, je trouve cela extravagant. Ce sont les fantasmes du type qui écrit ses livres enfermé. J'ai beaucoup de respect pour Sade et pour son destin, mais humainement cela ne veut rien dire. Ce sont des trucs de littérateur.
Laurent : - Une jeune fille tambourine à votre porte. Elle souffre, elle a mal. Allez-vous lui ouvrir ou non ?
G.M. : - Cela dépend de la situation dans laquelle je suis. Si je suis dans une chambre d'hôtel où je n'ai qu'une brosse à dents, je peux ouvrir. Si je suis dans un appartement où j'ai des vases de Chine précieux, j'éviterai. A la fin des Lèvres menteuses, quand Hippolyte n'ouvre pas à Elizabeth qui tambourine comme une folle, c'est parce qu'il sait que si elle entre, elle ne sortira plus. Je n'ai pas d'expérience de jeune homme tambourinant à ma porte. Ces attitudes, les gens les ont quand ils pressentent que tout est perdu. Un être humain moyennement intelligent se rend bien compte qu'il se rend plus qu'odieux en agissant ainsi.
Thierry : - Si on vous compare à Olivier Clément (théologien orthodoxe), "l'ange à l'état pur", vous apparaissez comme "l'archange aux pieds fourchus".
G.M. : - Olivier Clément est un très bon ami. Je suis le parrain de son fils, mais à part ces liens d'amitié, nos vies et nos écrits sont totalement différents. Olivier Clément est un grand théologien, quant à savoir si c'est un ange ou non, c'est à vous de décider. Il est certain qu'il est plus rassurant pour les mères de famille que moi.
Thierry : - A l'époque, nous avions vu Olivier Clément, qui donnait une conférence au Palais Universitaire.
G.M. : - Oh, c'est très chic !
Thierry : - Nous lui avions demandé ce qu'il pensait de vous, et il nous avait répondu : "Gabriel nous (la Communauté Orthodoxe de France) pose bien des problèmes."
(Rire Général)
Thierry : - Lord Byron, Schopenhauer, Vigny, Baudelaire, Flaubert, Nietzsche, Dostoïevski, Montherlant, Hergé, et vos "chers Roamins" (Sénèque, Lucrèce...) constituent votre véritable famille spirituelle. Que vous a donc apporté Oscar Wilde, dont vous avez préfacé les Oeuvres complètes ?
G.M. : - J'aime aussi certains écrivains du XVIIe siècle qui m'ont beaucoup apporté, ne serait-ce que dans la langue. Je suis un grand lecteur de La Rochefoucauld, et des auteurs du XVIIIe siècle, Saint-Simon, Casanova, Rousseau. Dorian Gray est brillantissime, mais ce n'est pas un livre qui m'a marqué. Je crois que c'est un livre qui devrait toucher davantage les personnes plus âgées que nous. L'histoire de cet homme qui ne veut pas vieillir... Wilde est plutôt quelqu'un avec qui je me sens de connivence que quelqu'un qui m'a marqué comme ceux que vous avez cités tout à l'heure.
Thierry : - L'auteur contemporain dont vous vous sentez le plus proche ?
G.M. : - Cioran. Cioran que je lisais à 18 ans, et qui n'était pas encore reconnu. Cioran a explosé il y a une dizaine d'années, à la suite d'un malentendu qui l'énerve encore aujourd'hui.
Laurent : - Vous ne lisez pas beaucoup, vous préférez écrire...
G.M. : - Non, je ne préfère pas écrire. je préfère aller au cinéma, bavarder avec des amis. Mes enfants, il est déjà 11h32. Je voudrais que vous me laissiez vos coordonnées, pour, si je reviens, qu'on puisse un soir dîner ensemble.
11h33.
Gabriel Matzneff nous invite à l'accompagner à la gare S.N.C.F. pour achever l'interview.
IIeme PARTIE
11h55.
Salle d'attente de la gare de Strasbourg.
Thierry : - Le ou les livres de Matzneff que vous aimeriez emporter sur une île déserte ?
G.M. : - Pour un roman... Ivre du vin perdu, et pour un essai, Le taureau de Phalaris, car c'est le plus accompli, le plus riche. Mais je ne serais pas narcissique au point d'emporter un de mes livres sur une île déserte.
Thierry : - Votre légèreté de style n'est-elle pas le fruit savoureux de votre amour pour la diététique (cf. "Nous n'irons plus au Luxembourg".) ?
G.M. : - Effectivement, Nietzsche dans "Ecce Homo" montre les rapports entre la diététique et l'écriture, et je suis sur ce plan comme sur beaucoup d'autres un disciple de Nietzsche.
Thierry : - Un mot sur la biographie que vous consacre Pierre Delannoy.
G.M. : - Je ne connais pas ce monsieur. Il ne m'a pas consulté pour écrire son livre que je n'ai pas lu... Ah, je crois que mon train arrive ! Avez-vous encore d'autres questions, mon cher ami ?
IIIème PARTIE
12h05.
dans un compartiment du rapide Strasbourg-Paris.
Thierry : - Aimez-vous réellement les Garçons Bouchers, la Mano Negra, que vous citez dans "Les Lèvres menteuses" ?
G.M. : - J'aime assez, mais à petite dose. Je préfère Mozart.
Thierry : - La pensée d'un écrivain à propos des brassages culturels que vont provoquer les futurs Etats-Unis d'Europe ?
G.M. : - Je ne crois pas aux Etats-Unis d'Europe. C'est une histoire de politicards. Le Prince de Ligne disait : "J'ai six patries", et il se sentait chez lui à Moscou comme à Paris, à Rome ou à Strasbourg. L'Europe de Goethe, de Stendhal et de Mozart a toujours existé et existera toujours, grâce à des gens comme nous. L'Europe des marchands de bretelles et des marchands de soupe se fera peut-être, mais ça ne m'intéresse pas... Je crois qu'il est l'heure de nous quitter. Avant le départ, il faudrait que j'aille embrasser les jeunes filles qui attendent dans le couloir du wagon (Muriel et Tali).
CONFIDENTIEL
G.M. : - "Francesca (alias Angiolina-Diabolina dans Ivre du vin perdu) était brillantissime. Eblouissante, Francesca n'aimait pas dans ma vie ce qui n'était pas elle. Francesca, qui avait disparu et a réapparu il y a quelques semaines pour me demander de lui photocopier toutes ses lettres. J'étais en plein dans la sortie de mon roman et cela ne m'arrangeait pas tellement, mais j'ai abandonné tout cela pour lui photocopier ses lettres et je suis à un manuscrit de 400 feuillets. J'ai fait ça très bien. De la première lettre jusqu'à notre rupture, trois ans après. Curieusement, elle n'a pas réagi à Ivre du vin perdu, aux Douze poèmes pour Francesca, et l'année dernière à Elie et Phaéton, ce qui m'a le plus blessé, car les cents dernières pages parlent de notre rencontre. Et là, quand elle a ressurgi pour me demander ses lettres, ça m'a fait très plaisir. Peut-être a-t-elle envie d'écrire un roman ?"
Propos recueillis par Thierry R. Joseph
Photos : Laurent Volk
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