Nous n'irons plus au Luxembourg

Matzneff : tout est dans la manière

Par Jean d'Ormesson, Le Point, 01/10/1972

Un des derniers coups de téléphone de Montherlant avant sa mort aura été pour un jeune écrivain qu'on ne saurait mieux définir qu'en rappelant les titres de trois de ses livres : "Le défi", "L'archimandrite" et "La caracole". Autant dire tout de suite que c'est un insolent de religion orthodoxe, toujours prêt à ruer dans les brancards, et pourtant attelé à la tradition. Peut-être devine-t-on déjà vaguement les raisons de l'aimer que pouvait avoir Montherlant.
J'espère que l'auteur des "Jeunes filles" et des "Célibataires" aura eu le temps de lire "Nous n'irons plus au Luxembourg". Et j'ose imaginer qu'il aura aimé ce livre. C'est l'histoire de M. Alphonse Dulaurier, professeur de lettres classiques à la retraite, fin gourmet, vrai humaniste, et amateur de très jeunes personnes. M. Dulaurier vit dans la familiarité de Pétrone, d'Anacréon, de Cornélius Nepos qu'il connaît mieux que personne, de Gault et Millau qu'il consulte et annote, de Mme Duron, sa concierge, de Me Béchu, avocat, depuis toujours son ami, de Sophie, dix-sept ans, depuis quelques jours sa maîtresse, de Parascève Gavriilovna Kaldountzeff et d'Adélaïde Cramouillard, des piquées de mysticisme, très séduites par Gurdjieff et par le dalaï-lama.
Qu'est-ce qui se passe dans la vie de M. Dulaurier, et du même coup dans le livre de Gabriel Matzneff ? Eh bien, franchement, pas grand chose. Le professeur fait l'amour avec la jeune Sophie dont il pourrait être le grand-père sans difficulté, et ils se promènent au Luxembourg avant de retourner chez Mme Marcelle, mélange de mère maquerelle et de gouvernante suisse. La petite, c'est très naturel, doit finir par rentrer à Nice où elle habite avec sa mère. Dulaurier la met dans le train et lui dit avec tristesse, en rougissant et en bégayant, car ce vieux cynique est encore timide avec les femmes : "Nous n'irons plus au Luxembourg." Là-dessus, toutes les misères du monde s'abattent sur notre humaniste : une crise de colique néphrétique, qui fait, comme chacun sait, sauf les hommes évidemment, encore plus mal que d'accoucher, les deux folles mystiques qui lui tombent sur le poil et s'obstinent à le mettre au régime du bol de riz, de la "méditécheûne", de "l'illouminécheûne", de la "réinkarnécheûne" et, pour finir, une jeune personne qui méprise ses avances dans ces mêmes jardins du Luxembourg où il avait connu ses triomphes. M. Dulaurier oubliera ses malheurs en commandant à sa concierge un poulet à la sarriette et à la coriandre arrosé de Château-Chalon.
Presque rien, en somme, mais raconté à la perfection, ave clégèreté et insolence, sans que vous puissiez jamais deviner si l'auteur se moque ou non de l'amour physique, des Anciens, des yogins du Tibet, du zen macrobiotique, du "vivre sain", de ses propres souffrances quand il a envie de pisser - et je parie qu'il les a vécues - de la mystique, du savoir, de la fin des harengs des esturgeons et des baleines. Tout est dans la manière. Le manières de table, de lit, de bibliothèque, les manières de vie et d'âme de M. Gabriel Matzneff et de M. Alphonse Dulaurier ont quelque chose d'irrésistible.
Il y a une pirouette de plus, dans "Nous n'irons plus au Luxembourg", qui nous fait rêver aujourd'hui. Les lycéens de Carnot ont surnommé leur vieux maître Pomponius Atticus. c'est qu'Alphonse Dulaurier, humaniste et gourmet, aime beaucoup Pomponius Atticus. Comme Apicius, comme Pétrone, Pomponius Atticus avait fini par se suicider afin de sortir dignement d'un monde où il y a trop de souffrances et d'imbéciles pour qui veut vivre avec gaieté, avec une certaine allure, entre la culture et le plaisir.

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