Le Carnet arabe - Récit, 1971


Le Carnet arabe, par Pierre Duroisin
Bulletin de la Société des Amis de Gabriel Matzneff, n°1, Printemps 1999


Quand Le carnet arabe parut aux Editions de la Table Ronde en 1971, Gabriel Matzneff avait à son actif un recueil d'essais Le Défi, un roman L'Archimandrite, un pamphlet La Caracole, et un récit Comme le feu mêlé d'aromates. C'est d'ailleurs ce récit que, dans Le Carnet arabe, il offre au roi Hussein de Jordanie, dont il est l'un des hôtes officiels avec Pierre Rossi et Philippe de Saint Robert, et on se demande si Sa Majesté, qui par le physique ressemble ou ressemblait à Tintin (Le Carnet arabe, p. 41), a jamais lu Comme le feu mêlé d'aromates. En a-t-Elle au moins élucidé le titre ? Il Lui suffisait, pour cela, d'en lire l'épigraphe : Dieu est jour et nuit, hiver et été, guerre et paix, abondance et famine. Il se transforme comme le feu mêlé d'aromates : chacun le nomme à son gré, et c'est signé Héraclite, ce philosophe d'Ephèse qui vécut autour de 500 avant notre ère et qui passait pour avoir cédé à son frère une royauté dont lui-même n'avait que faire. Un détail que Gabriel Matzneff, assurément, n'a pas révélé au souverain hachémite, mais l'épigraphe en soi était une leçon, ou du moins un appel à la tolérance pour tous ceux qui ont une foi et honorent un dieu : Dieu se trouvant en chaque chose et en son contraire, il faut se garder d'imposer le sien.

Même leçon de tolérance, d'ailleurs, dans La Caracole, ou dans son prolongement de 1986, Le Sabre de Didi, car si on lit bien ces pamphlets, on comprend qu'ils ne sont féroces que pour ceux-là qui font métier de férocité, d'intolérance ou, comme on dit maintenant, d'intégrisme. Quant à L'Archimandrite, c'est un roman, mais aussi une catharsis, l'auteur l'ayant écrit pour se purger d'une passion absurde (Le Carnet arabe, p. 59) : en précipitant Razvratcheff du haut des falaises de Dieppe, il s'est lui-même épargné.

On arrive ainsi au Défi, dont l'essai majeur, Le suicide chez les Romains, avait à ce point touché Montherlant qu'il le relisait, affirme-t-il dans Le treizième César, "deux ou trois fois l'an", et souvent même deux fois de suite (op. Gallimard, 1970, p.37). Parmi les fortes pages du Carnet arabe, je retiens d'ailleurs4 celles où l'auteur marchant parmi les ruines5 et les crottes de chameaux, lit et commente ce Treizième César qui vient tout juste de paraître6 et qu'il a emporté dans son bagage depuis Beyrouth, estimant qu'il n'est pas d'endroit plus favorable que Palmyre à la lecture de ce livre consacré à des morts - Scipion, Caton, Sénèque, Pétrone, Thraséa, Tacite - qui, pour Montherlant et pour {lui-même}, sont plus vivants que bien des vivants. (Le Carnet arabe, p. 163). Et s'il faut aller encore plus loin dans le choix, je retiens ces lignes où Gabriel Matzneff dit sa préférence pour Sénèque et Cicéron, âmes contradictoires, où le courage et la peur, l'ambition et le détachement, l'égoïsme et la générosité se mêlent dans une confusion qui dépasse toutes les étiquettes (Le Carnet arabe, p. 165), ou encore celles-ci, qui conviennent autant pour l'exégète que pour celui dont il nous entretient : L'un des thèmes cardinaux du Treizième César est que les philosophes sont des fumistes, que leur ataraxie est une blague, que le monde est atroce, que les hommes sont atroces, et que prétendre se faufiler sans dommage entre cette horreur et cette férocité est une imposture (Le Carnet arabe, pp. 166 et 167).

Voilà pour l'amont du Carnet arabe, où tout se tient déjà si bien : l'amour de la vie, et donc la tristesse de la mort : Si malheureux qu'il puisse être, lit-on dans Le Défi (édition 1977, p. 180), l'homme veut vivre éternellement, une foi, et donc le doute, la tolérance, et donc la haine de l'intolérance. Autant de mouvements opposés et complémentaires qui sont dans la ligne de cet Héraclite déjà cité, puisque l'union des contraires était un de ses dogmes, et qu'illustre idéalement la réponse que Gabriel Matzneff donnera, beaucoup plus tard, sur le plateau d'Apostrophes, quand Bernard Pivot, pour la soirée des adieux, demandera à chacun de ses invités d'élire son mot préféré : Gabriel Matzneff donnera icône et iconoclaste, rappelant ainsi qu'il partage la ferveur de Montaigne pour cet aphorisme pyrrhonien : A toute raison s'oppose une égale raison.

Loin en aval du Carnet arabe, dans Maîtres et Complices, Gabriel Matzneff dira tout ce qu'il doit à Montherlant, d'avoir été un exemple, de lui avoir appris à ne jamais faire ni courbettes, ni compromissions, mais aussi, de lui avoir enseigné à dire "oui" à la vie à une époque où il était fasciné par l'abîme du suicide (Le Carnet arabe, p. 290)? Et nous revoilà, car tout se tient, dans les parages de L'Archimandrite. Mais tout de suite après Le Carnet arabe, et annoncé dès Le Carnet arabe, comme des ouvrages en préparation, on aura Au rendez-vous des camionneurs, un roman qui sera Nous n'irons plus au Luxembourg (l'allégresse d'Alphonse Dulaurier ayant pour un temps succédé au désespoir de Cyril Razvratcheff), et on aura Vénus et Junon, annoncé comme un roman mais qui sera en fait le premier volet du Journal intime dont Le Carnet arabe est lui-même issu.

Un livre, quand on le peut, doit se lire avec le souvenir de ce qui l'a précédé et, si on le relit ensuite, à la lumière de ce qui l'a suivi. S'il a du poids, il pèse plus lourd à chaque lecture. Mon âge m'a permis de lire Le Carnet arabe lors de sa parution, et les circonstances, de le relire, il n'y a aps si longtemps, en visitant, comme un pâle touriste, quelques-uns des sites que Gabriel Matzneff avait parcourus en avril-mai 1970. Je l'ai forcément rouvert pour lui consacrer ces quelques lignes bien superficielles, et qui n'en donnent qu'une vision tronquée, mais il saute aux yeux que Le Carnet arabe mérite la renommée qu'il a et qu'il devrait avoir.


Retour au menu principal
Retour à la liste des récits