Un romancier chrétien : Gabriel Matzneff,
par Dominique de Roux
Le Magazine Littéraire, Décembre 1969
Gabriel Matzneff, chroniqueur à Combat, romancier de "L'Archimandrite", vient de publier un roman qui, pour Dominique de Roux, est plus important que la pensée philosophique en France depuis vingt cinq ans.
Si Gabriel Matzneff réunit en lui d'une façon nietzchéenne le Christ et l'anté-Christ, c'est sans doute pour mieux retrouver son modèle, le jeune empereur Julien l'Apostat dont la destinée plus que le caractère le fascine.
Rien d'étonnant alors que cet écrivain supérieur qui pense à l'écart de l'imagination publique pulvérisée par la bavarderie nous décloître de la sottise en nous donnant cet itinéraire géographique et spirituel. Géographique avec l'omniprésence de la Méditerranée que l'auteur sillonne en tous sens, des ruines de Delos à Marrakech. Spirituel en tant que quête solaire, quête du complément à l'univers occidental, univers d'occultation et d'ombre.
Récit enfin d'un romancier chrétien qui voit pour la première fois un monde avec la fierté d'un faucon au premier jour, échappe au non-être et atteint la plénitude de la vie, partout mangeant le monde. Plaidoyer, en faveur de l'amour comme modalité de connaissance et de passage, en faveur de la chair brûlée par la flamme de la passion et de l'esprit qui ne sera jamais celle morne, scellée à son squelette et vouée à la pourriture: "Le Christ se souciait peu de la loi, et c'est pourquoi on l'a tué : ce sont les bourgeois et les cocus qui ont mis à mort Celui qui souriait aux belles courtisanes et soupait à la table des publicains ; ce sont les maris qui ont crucifié le dieu des amants".
Homme libre avant tout, anarchiste, Matzneff l'est dans le sens qu'Antonin Artaud donnait à l'image d'Héliogabad ; celui qui va sans cesse de la multiplicité du monde vers son unité et qui, une fois au centre, n'a cesse de repartir à nouveau à la reconquête de la multiplicité d'une vie "conçue comme perpétuel embarquement" (Matzneff).
Si, fils de Pétrone et de Lord Byron, son livre oppose l'orthodoxie athonite et les doctrines des pères du désert aux vagues successives Zen, Védantisme renfloueuses d'un christianisme d'esclaves agonisant à l'ouest, il comporte des hymnes exaltés - quoique sur un mode grégorien - à la vie dans le Sud, chez les Arabes. Motif Sud, Dyonisos et le rêve tel est, libéré des clercs et des joies pédantes, l'univers d'Ancien Testament qu'on nous restitue sur la claie d'un langage des dieux, que ne tentaient ni le style journalistique, ni les filets des momies d'avant-garde parce qu'ils étaient dans la lumière. Avec ça, Matzneff, à l'aise sans réthorique et si tranquille, dans son mépris des entourloupettes d'un humanisme aux dents serrées ou d'un progressisme petit bourgeois à l'assaut des dernières magnificiences, qu'il nous fait même oublier Paris, symbole de l'imbécillité qu'il abhorre, avec ses cabbales, muscadins et littérateurs écumants.
Les chiens remuent la queue car ils reconnaissent plus de valeur à toute chose qu'à eux-mêmes. Matzneff nous parle au-dessus du tombeau des choses mortes, de la divine insouciance, de l'homme laissé à lui-même et au monde.
Car, entre des Créateurs de la trempe de Matzneff et les rabougris mentaux, timorés fameux fétichistes de l'actualité, ou hystériques de l'ouverture à gauche, il y a la même différence qu'entre les jeunes princes mongols de la cour de Gengis Khan lisant Properce couvert de pierres précieuses et les évêques de l'Eglise de Rome, gâteux, ivrognes, dignes ancètres des évêques contestataires et des écrivains catholiques officiant à l'unique soleil de l'abjection et de la honte.
Livre mince si l'on s'en tient aux critères des éditions Laffont, ce Feu là, en réalité par la gloire lente de ses pudeurs, par le brassage de doctrines anciennes et modernes de l'Etre et du néant, est par sa respiration calme et ses éclairs de surface, à lui seul, beaucoup plus important que l'ensemble de la pensée dite philosophique en France depuis la Libération.
Un livre d'une féconde nécessité qu'on peut également considérer comme le bréviaire inavouable de la conjuration des 13 envisagée par Balzac, si à l'ombre du gaullisme, il y en avait quelques uns, décidés à en finir avec les bousilleurs, les amateuristes et les traîtres, quelques uns décidés à s'emparer d'un pouvoir qui leur reviendrait de droit en attendant l'avènement d'une quelconque légitimité nouvelle. Peut-être même celle de la divine loi du Talion.
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