Comme le feu mêlé d'aromates - Récit, 1969


Gabriel Matzneff : Comme le feu mêlé d'aromates, par Christian Dedet
Esprit, Février 1970


Pour bien des gens il n'est pas possible de parler de Gabriel Matzneff de sang-froid. Je conçois que ses ennemis se contentent le plus souvent de le réfuter ou de l'ignorer à cause de son narcissisme et j'avoue qu'avec les meilleures intentions du monde on a parfois du mal à ne pas lâcher le livre. Mais ne sommes-nous pas tous des exhibitionnistes, nous tous qui écrivons ? Et puis comme tout esprit différent, il dérange. Comment ceux qui raffolent de classifications classeraient-ils cet être insaisissable ? Nous vivons dans une société, dans une civilisation où le rationalisme parvenu au bout de lui-même a créé de tels monolithismes de pensée et, surtout, de caractères, que la conduite d'un garçon de cet acabit en perd ce que les beaux esprits appellent maintenant la "crédibilité". Qui est Matzneff au juste ? L'exemple le plus extrême d'une civilisation qui en arrive à son point exquis de décadence ou, au contraire, la résurgence de types très anciens, d'une sorte d'innoncence première où toutes les dualités non seulement étaient permises mais allaient de soi ?
Pour pratiquer parfois Matzneff à Combat ou ailleurs, et savoir qu'il vaut mieux que le pantin qu'il accroche le plus souvent volontairement à sa fenêtre, je serais tenté de ne pas répondre à cette alternative mais de m'étonner, plutôt, qu'on refuse de voir ce qu'il y a dans Comme le feu mêlé d'aromates d'assez inouï à l'heure actuelle.
Evidemment, il serait souhaitable de sauter la préface : dix petites pages à ce point "écrites" que Montherlant lui-même n'y démêlerait pas ce qui est à l'élève de ce qui revient au maître. Et puis, en ce qui touche à la foi, j'entends déjà des exclamations : "Aïe, aïe ! ce christianisme esthétique dont l'ex- "athée au cierge" nous entretient entre deux récits de plage et avec la même désinvolture qu'il apour nous parler des nymphettes qu'il trimballe !" J'entends la suffocation, et pas seulement chez les prêtres orthodoxes dont Matzneff lui-même nous avoue chemin faisant, et sans le moindre masochisme, qu'ils ne sont pas tous ravis de l'avoir pour ouaille ! Ceci étant précisé, je tiens Comme le feu mêlé d'aromates pour un petit livre important, et cela pour plusieurs sortes de raisons.
1) Matzneff est un des rares parmi nous, dans ce siècle et dans cette génération où l'on prétend Dieu à tel point mort qu'il n'est même pas utile de revenir sur son trépas, qui possède une religiosité et un sens de l'absolu venus d'une autre fibre que le christianisme implicite d'un Montherlant par exemple. Cette foi vécue repose sur une connaissance des Pères de l'Eglise, une familiarité native avec les auteurs de la Philocalie, et une sorte d'aptitude à l'oraison, je dirais même à l'action de grâces, que l'on ne rencontre guère dans le Paris des lettres où - que l'on m'excuse - la plupart des chrétiens qu'on voit semblent honteux de l'être.
2) N'est-il pas vain de reprocher à Matzneff, sur le plan des idées, de vouloir concilier, sinon réconcilier, Christ et Dionysos ? Et sur le plan de la vie personnelle de se complaire dans des contradictions dont il devrait être évident que, sans elles, il n'y aurait plus d'écriture ni d'art possible ? Notre auteur a sa solution : l'Eglise doit réinventer le Paradis. D'ailleurs, fort d'une culture antique remarquable, Matzneff ne commet pas l'erreur si fréquente de ceux qui, oubliant Anaximandre, Plotin, le Bouddha et en grand epartie les stoïciens, tiennent l'antiquité pour exempte de péché. J'ai toujours pensé pour ma part que Le banquet de Platon était dans l'Héllénisme le chant du cygne de tout érotisme innocent. Mais un mot pourrait définir l'attitude de Matzneff, même quand il nous choque, et c'est le mot adoration.
3) De la pensée philocatique de Matzneff à ses façons de vivre de Slave converti aux rythmes et aux lumières du Midi, je dirai qu'elles ne me gênent nullement et même que, latin de naissance, je les trouve parfaitement naturelles. J'ai suffisamment tourné autour de notre chère Méditerranée pour savoir qu'en Italie du Sud, l'indigène mange, boit et dort dans son église et vit dans l'intimité des dieux. J'ai même trouvé en Sicile une Santa Venere - Sainte Vénus - parfaitement en règle avec Rome et qui protège très efficacement la petite ville d'Acireale des éruptions de l'Etna. Comment reprocherait-on à un jeune écrivain de vivre sa foi dans une bonne humeur dont on trouve si peu d'exemples aujourd'hui ?
Car enfin, et c'est bien ce qui me frappe le plus dans ce petit livre : il y a un mouvement de joie. Tout le monde qui écrit ou qui pense, à l'heure actuelle, peut bien peser des tonnes : Matzneff, sa légèreté aidant, nous entraîne à la manière de Stendhal dans une chasse au bonheur dont on aurait tort de ne pas lui savoir gré. Et s'il y a parfois un peu trop d'exhibitionnisme là-dessous, il ne fait pas de doute que cet écrivain le rattrape d'une plume impeccable.

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