La Vie Littéraire,
par Philippe Sénart
France-Forum, n° 323, 1er trimestre 1999
C'est à Venise, sur le Lido, que M. Gabriel Matzneff a écrit un petit livre de souvenirs parisiens. Il est publié dans la collection dirigée par M. Christian Giudicelli, "La fantaisie du voyageur", sous le titre Boulevard Saint-Germain. Né à Paris, mais depuis qu'à dix-huit ans il habitait place Saint-Sulpice à l'hôtel Récamier, n'y vivant que dans des logements de fortune, studios, mansardes, chambres d'hôtel, son seul domicile d'élection étant la cabine n°41 de la piscine Deligny aujourd'hui engloutie dans la Seine, M. Gabriel Matzneff peut, de Venise, y revenir en touriste pour nous livrer dans ce Boulevard Saint-Germain où il se promène à sa fantaisie suivant des itinéraires bien connus de lui, mais que le hasard lui fait redécouvrir dans des matinées oisives, d'insolites sensations.
Le regard de M. Matzneff sur un quartier où il a pourtant ses habitudes est un regard tout frais. Il déclare : "Seul existe ce dont je me souviens". Il visite le Paris des Ve et VIe arrondissements, un Paris disparu, un Paris en ruines, le Paris dévasté par Hausmann. Il en fait un chantier où la mémoire, incessament, rebâtit du neuf. Le boulevard Saint-Germain de M. Matzneff, où il dîne chez Lipp en songeant à l'évêque mérovingien qui lui a donné son nom, part des arènes de Lutèce où Julien l'Apostat aurait pu être fait roi de France s'il avait trouvé un Saint Rémi pour le détourner de son rêve oriental, et de Saint-Nicolas du Chardonnet où est évoquée dans une nostalgie janséniste la rencontre de Lancelot et de Saint Cyran, pour aboutir au n°266 où Jacques de Ricaumont à qui l'on doit un délicieux Eloge du snobisme recevait chaque dimanche à six heures, après la messe tridentine qu'il faisait célébrer à Sainte-Clotilde, tout un gratin d'Ancien régime, en passant par l'ancien couvent Saint-Joseph où Madame du Deffand tenait salon. Le Boulevard Saint-Germain de M. Matzneff traverse tout un quartier entre Saint-Sulpice et Saint-Germain-des-Prés, où les mousquetaires qui lui sont chers avaient leur domicile, Athos, rue Férou dans la maison où demeureront (?) le lord Melmoth de Balzac et M. Michel Déon, Aramis, dans la rue qui ne s'appelait pas encore du nom de Servandoni, Porthos dans la rue du Vieux-Colombier. C'est pour rappeler leur souvenir que M. Matzneff a fondé au restaurant "Chez Marcel" à Montparnasse il y a quelque trente-cinq ans la fameuse compagnie des mousquetaires. Elle se réunit deux fois par ans aux dates anniversaires de la mort de Richelieu et de Mazarin. Le capitaine de Tréville, son chef, regrette que François Mitterrand "notre cardinal, comme il dit, à qui il n'a manqué qu'un roi", n'y ait jamais été invité. M. Matzneff, dans cette compagnie historique, figure Athos. Sous le même front grave et altier, il cache, comme lui, le souci d'une âme douloureuse, ne fréquentant chez Pétrone, son ami de jeunesse connu à la Sorbonne, qu'armé du cilice que les carmélites du faubourg Saint-Jacques avaient recommandé à Mademoiselle de Bourbon, future duchesse de Longueville, de porter sous la robe de son premier bal.
Les mousquetaires d'Alexandre Dumas, lorsqu'au temps de la Fronde, ils semblèrent séparés, les uns au service de Mazarin, les autres guerroyant avec les Princes, se donnaient rendez-vous place Royale à l'occasion d'"affaires graves" ou pour le "plaisir". Le long de ce Boulevard Saint-Germain, il n'y a place, dans de charmants vagabondages, que pour le plaisir. C'est un pays peuplé d'ombres, mais avec lesquelles on peut, chemin faisant, par le truchement de M. Matzneff, avoir d'interminables et agréables conversations.
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