Boulevard Saint-Germain - Récit, 1998


Le flâneur amoureux, par Maria Da Silva
Royaliste, 4 mars 1999


Aux érudits qui vous estourbissent de dates, aux guides débitant de l'histoire chronomètre à la main, préférez un compagnon de promenade, amoureux de Paris et du boulevard Saint-Germain

Par association d'idées, on pense à Saint-Germain-des-Prés, à Jean-Paul Sartre et à la bele chanson de Juliette Gréco "Il n'y a plus d'après...".
Gabriel Matzneff sur les traces des existentialistes ? Vous n'y êtes pas, mille sabords. Dans sa jeunesse, Gabriel a bien suivi Jean-Paul, mais c'était en compagnie d'un camarade, sartrien dévot, qui ramassait les mégots de son idole et les rangeait pieusement dans de petites boîtes. Quant à la chanson, Matzneff fait remarquer à bon escient que s'il n'y a "plus d'après à Saint-Germain-des-Prés" c'est qu'il n'y a pas eu beaucoup d'avant.
Ceci pour une raison simple, qui montre que c'est parfois tout bêtement que le néant vient à être : la fameuse place date de 1866, ce qui signifie que Chateaubriand, mort en 1848, n'a jamais emmené ses maîtresses à la terrasse des Deux-Magots. Et Robespierre, pour ne citer que lui, ne soupait point chez Lipp alors que François Mitterrand, homme d'Etat plus matznevien que socialiste, était un familier de la célèbrissime brasserie.
Les amateurs de nostalgie en seront pour leur frais : le Boulevard Saint-Germain de Gabriel Matzneff n'est pas un guide du bleu à l'âme. Mais puisque l'auteur se place sous l'égide de Vladimir Jankélévitch je reprendrai sa juste maxime - "la nostalgie n'a que faire des souvenirs distingués" - pour l'appliquer aux promeneurs amoureux des villes, et aux amoureux tout court, qui ne sont pas toujours des esthètes férus de "vieilles pierres".
A la différence des clients du Vieux Campeur, amateurs de cimes et de précipices, de galoches et de sacs à dos, le flâneur urbain peut aimer un bar-tabac ordinaire, une station de métro, un vieux cinéma. Il suffit de les avoir fréquentés en amicale compagnie, avec sa maîtresse ou son amant. De ce point de vue, Gabriel Matzneff, piètre sartrien, se situe à l'exact opposé de Max Weber qui croyait au "désenchantement du monde". Pauvre pomme ! Il suffit d'un visage entraperçu pour enchanter à jamais la plus terne des rues. Cela dit, le promeneur matznévien ne fait pas de la banalité vertu. Il trouvera sans coup férir l'église (orthodoxe) Notre-Dame-Joie-des-Affligés-et-Sainte-Geneviève (aucun guide ne la signale), prendra bonne note de l'itinéraire de l'autobus 24, retiendra les noms de restaurants délicieux ou simplement agréables, les adresses de Tallemant des Réaux, d'Artagnan et Alexandre Dumas.
L'ouvrage est à mettre dans toutes les mains - matznéviens avertis, néophytes, ligues québécoises de défense des bonnes moeurs. A lire l'été, de préférence le 15 Août, à la Rhumerie ou Quai de Montebello.

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