Le camembert, Tintin, même combat ?
15 Octobre 2007
Est-ce parce que nous n’avons pas eu d’été et que sous un ciel uniformément gris nous sommes passés directement du printemps à l’automne ? Les nouvelles de la rentrée n’ont rien qui enthousiasme et réjouisse nos cœurs.
Ainsi, nous avons simultanément appris que les deux principaux industriels du camembert, Isigny-Sainte-Mère et Lactalis, renoncent à fabriquer leur camembert au lait cru, renoncent à leur AOC au nom de la sécurité alimentaire et que le Cran (Conseil représentatif des associations noires en France) demande aux Editions Casterman de retirer de la vente Tintin au Congo de Hergé.
Les petits producteurs normands ont, par réaction, fondé un nouveau syndicat de fromages AOC et un Comité de défense du véritable camembert.
En revanche, aucun Comité de défense de l’œuvre de Hergé ne s’est, à notre connaissance, créé. Au contraire, le Mrap, enfonçant le clou planté par le Cran, a prié Casterman d’insérer dans les prochaines éditions de Tintin au Congo un appel à la vigilance contre les préjugés racistes.
Le camembert au lait cru insalubre, Hergé raciste, ces accusations atteignent notre esprit et notre estomac, affaiblissent nos petites cellules grises et nous coupent l’appétit, ternissent notre joie de vivre.
En ce qui touche les menaces qui pèsent sur le véritable camembert (et pas seulement sur lui, mais aussi sur le beaufort, le comté, le vacherin, le brie, le reblochon), nous devons résister aux prétentions hygiénistes des bureaucrates européens de Bruxelles, soutenir le combat des petits producteurs contre les grands industriels. Des pays tels que la France et l’Italie qui ont derrière eux une plurimillénaire culture de la bonne cuisine et des produits du terroir ne doivent pas céder au fascisme de la santé qui s’impatronise sur la planète entière.
Pour Hergé, c’est autre chose. Georges Remi était un disciple du Bouddha, un lecteur du Tao, il n’avait aucune estime pour le colonialisme occidental ni pour les « valeurs » que celui-ci prétendait enseigner aux populations qu’il subjuguait. Il avait horreur de l’impérialisme, et le massacre des Incas par les Espagnols, celui des Indiens par les Américains du Nord, l’occupation de la Chine par les Japonais, tous les lecteurs du Temple du Soleil, de Tintin en Amérique et du Lotus bleu savent qu’ils l’indignaient ; savent la fougue avec quoi il a pris la défense de ces peuples opprimés.
La sympathie que Hergé a éprouvée pour les Noirs était égale à celle qu’il a témoignée aux Incas, aux Chinois et aux Indiens. Une lecture attentive de Tintin au Congo et de Coke en Stock ne peut que, sauf mauvaise foi, nous en convaincre. Franchement, chers amis du Cran et du Mrap, ne sentez-vous pas combien sont injustes vos attaques contre notre cher et génial Hergé, excessives vos rétroactives exigences ?
Lorsque j’étais enfant, mon père, un Russe blanc émigré en France, m’interdisait de lire Le Général Dourakine où tous les Russes sont soit des imbéciles, soit des salauds, soit des sadiques et où le seul étranger vraiment sympathique est un Polonais échappé du bagne de Sibérie. Du coup, je le lisais en cachette, stimulé, comme le sont les gamins, par cette interdiction. Toutefois, si mon père n’aimait pas la comtesse de Ségur, il n’a jamais songé à envoyer ses avocats aux Editions Hachette, à exiger que celles-ci retirassent de la vente le russophobe Général Dourakine.
Les Noirs de Tintin au Congo sont parfois naïfs, voire niais ? Soit, mais la Bécassine dessinée par Joseph Pichon ne l’est pas moins. Les Bretons ont-ils pour autant souhaité que ses Aventures fussent retirées des rayons pour enfants et reléguées dans l’enfer des bibliothèques entre Justine de Sade et Histoire d’O de Pauline Réage ?
Dans notre code civil, la loi ne dispose que pour l’avenir ; elle n’a pas d’effet rétroactif. Il en va de même dans tous les pays libres. Seuls les dictateurs prétendent gratter le passé, le censurer, le récrire. Que le Cran et le Mrap songent au détestable précédent que risque, juridiquement, de créer leur requête. Comme Dupont et Dupond, je dirais même plus : qu’ils y songent.
Gabriel Matzneff
Royaliste, 15 octobre 2007
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