Zucca, l’occupation et Delanoë
29 avril 2008


De retour de Marrakech, j’ai visité à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris, rue Pavée, une exposition de photos prises sous l’occupation par le photographe André Zucca. La photo de la piscine Deligny, qui date de 1943, m’a vivement ému, ce qui n’étonnera pas mes lecteurs qui savent la place que ce lieu enchanteur occupa dans ma vie de 1957 à 1993, ainsi que le rôle qu’il joue dans trois de mes romans. M’a également touché celle du guignol des Champs-Elysées, car ce guignol, sous l’occupation, j’y suis allé très souvent, et peut-être suis-je un des blondinets que Zucca a photographiés de dos, assis sur les bancs.

Certains visiteurs ont, me dit-on, été choqués par la sensation de calme, d’insouciance, qu’expriment ces photos prises à une des périodes les plus tragiques de l’histoire de Paris. Le maire lui-même aurait exprimé une semblable émotion. En vérité, ils n’ont rien compris. Ces photos sont précieuses, cher Bertrand Delanoë, précisément parce qu’elles fixent sur la pellicule les instants fugitifs où le malheur suspend son vol, où, tel un fugace soleil perçant de gros nuages noirs, la vie reprend ses droits.

Cet homme qui fume tranquillement une cigarette à la terrasse d’un bar, c’est peut-être un résistant qui, une demi-heure plus tard, lorsqu’il rentrera chez lui, sera arrêté par la Gestapo, torturé, assassiné ; ces femmes qui regardent les vitrines et ont l’air de se la couler douce, vont peut-être dans quelques minutes se précipiter dans un abri, les sirènes les ayant averties d’un imminent bombardement.

Aujourd’hui, à Bagdad, c’est l’occupation étrangère, la guerre, la désolation ; à chaque instant, la mort peut frapper. Cependant, à la terrasse des bistrots, de vieux moustachus sirotent un café en fumant leur pipe. Dans trente secondes, ils seront pulvérisés par l’éclat d’une grenade, mais en cet instant tout est calme et ils sirotent paisiblement un café en fumant leur pipe. Cela ne fait pas d’eux des collabos, des traîtres indifférents au malheur de la patrie. A la piscine Deligny, sous l’occupation, les gens se doraient au soleil, mais mon vieil ami Jean-Marie Baudrier1 y venait surtout parce que, recherché par les Allemands, il pensait, non sans raison, que c’était le dernier endroit où ceux-ci auraient l’idée de le pincer, et il n’était pas le seul dans ce cas.

Cher Bertrand Delanoë, au lieu de caresser dans le sens du poil vos administrés prompts à s’indigner de cette magnifique exposition, vous devriez leur apprendre à pratiquer la suspension du jugement, à se donner la peine de réfléchir.

Gabriel Matzneff
Printemps 2008
www.matzneff.com

1 : Cf. Cette camisole de flammes


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