Le Sabre de Didi - Pamphlet, 1986


Préface
© Editions de la Table Ronde, 1986


Le Sabre de Didi, ce sont les meilleures pages cruelles que m'ont inspirées les batailles politiques, morales, esthétiques et religieuses de notre époque. S'étendant sur vingt-trois années - de 1963 à 1986 -, publiés principalement dans Combat et dans Le Monde, ces textes forment en réalité un pamphlet unique, dont celles et ceux qui me feront l'amitié de le lire avec attention n'auront pas de mal à déchiffrer l'unité d'émotion, d'enthousiasme et d'indignation ; à sentir que cette flamme polémique jaillit toujours de ma conscience, de mon coeur, qu'elle ne doit rien ni au parisianisme, ni aux idéologies, ni aux modes.
J'ai, jadis, formulé une remarque touchant les bêtises que disent les écrivains quand ils se mêlent de politique. A présent, avec le recul, je n'aurais pas tant d'humilité, car ce qui me frappe, au contraire, dans le Sabre de Didi c'est la justesse de mes raisonnements, le bien-fondé de mes colères, le caractère souvent prophétique de mes analyses.
Quand, dans les années 60, j'écrivais sur la renaissance spirituelle russe et l'ignominie des Smerdiakov marxistes-léninistes, je me faisais traiter de garde-blanc, de nostalgique de Nicolas II, par une intelligentsia de gauche qui avait la bouche pleine des "lumineux espoirs" de la Révolution d'Octobre et des petits fours de l'ambassade soviétique. Aujourd'hui, Soljénitsyne et Sakharov sont chez nous des stars, le mot "goulag" est passé dans la langue courante, et des types qui ont été pendant quarante ans les pires des staliniens se pavanent dans les médias, où ils nous donnent de doctes leçons d'antisoviétisme.
Quand, dans les années 70, j'écrivais sur Israël et la question palestinienne, je me faisais traiter d'hurluberlu, voire d'énergumène, par une droite qui a toujours un racisme de retard et qui, après avoir si longtemps craché sur les youpins, se rince la bouche en bouffant du bougnoule. Auourd'hui, des textes tels que Palestiniens ou Mohicans ou le Troisième génocide, qui m'ont valu tant d'insultes lors de leur publication à Combat, s'avèrent ceux d'un visionaire étonnament lucide : j'aurais pu les signer "Nostradamus Junior" !
Cela dit, moi aussi, j'ai erré, j'ai varié. Du sionisme de De Jérusalem à Constantinople (1967) au désabusement des Chevaleries vaincues (1977), en passant par les écrits violemment pro-palestiniens de 1970, quelle arabesque (le mot "arabesque" ici s'impose, assurément) ! Et la passion qu'en 1980 j'ai vécue avec une lycéenne turque de seize ans, dont le père venait d'être assassiné par des terroristes arméniens (j'ai transposé cette belle aventure dans Ivre du vin perdu en racontant les amours de Nil et de l'adolescente israélienne Sarah), a puissamment modifié l'image fausse, manichéenne, que je me faisais des Ottomans. Le Sabre de Didi, ce sont aussi ces modifications, ces élans contradictoires.
Dans mes romans, j'ai tendance à me noircir, à prêter aux personnages "autobiographiques" (que la critique et le public identifient à tout coup avec l'auteur) mes traits les plus négatifs, les plus sombres ; et dans mon journal intime, je note plus volontiers mes actes vils ou immoraux que mes mouvements chevaleresques. Paradoxalement, c'est peut-être ce pamphlet - genre littéraire tenu pour mineur par beaucoup - qui donne de l'homme que je suis - l'homme engagé dans la vie de la cité et les luttes de son temps - l'image la moins défavorable, la moins impure.
Le Sabre de Didi n'existerait pas, si Henry Smadja et Philippe Tesson, Jacques Fauvet et André Fontaine, mais aussi Pierre Boutang, Frédéric Grendel, Jean de Charon, d'autres encore, ne m'avaient pas fait confiance, ouvert les colonnes de leurs journaux et permis d'y être totalement moi-même, avec mon humeur, mon style, mes idées fixes, ma (souvent exaspérante) singularité. Que ces esprits libres acceptent ici l'expression de mon affectueuse gratitude.

G.M.

P.S. Quelques-unes de ces chroniques ont paru en 1969 dans un petit volume intitulé la Caracole. J'aime ce titre, éminemment matznévien, mais j'adore le Sabre de Didi, qui recouvre, lui, toute ma vie de polémiste. A vos épées, messieurs, et mort aux Bachi-bouzouks !


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