Message de Gabriel Matzneff à l'attention de celles et ceux qui lui font l'amitié de visiter ce site

Ce texte de Gabriel Matzneff fut écrit à la suite d'échanges, publiés sur le forum de ce site, au cours desquels des informations d'ordre privé concernant Tatiana avaient été diffusées. Ce message de GM est adressé par erreur à Marie-Christine, une intervenante qui avait pris position contre la diffusion de ces informations (avant que celles-ci ne soient retirées du forum). Par respect pour l'auteur, nous avions pris la décision de diffuser ce texte sans modification et donc en maintenant cette méprise. Toutes nos excuses et nos remerciements à Marie-Christine, qui a accepté avec élégance nos explications, et a bien voulu ne pas nous tenir rigueur de notre décision.

J'ai lu la récente discussion qui a opposé le webmaster à une de mes lectrices qui signe "Marie-Christine". Je crois que notre cher webmaster a eu raison de rappeler à Marie-Christine qu'il s'agit d'un site littéraire et que les ragots, les indiscrétions qui touchent à la vie privée n'y ont pas leur place. Pour des raisons juridiques qui sont évidentes, mais aussi pour des raisons d'ordre esthétique.

Tatiana ? Parlons donc de Tatiana. Elle est le principal personnage de mon journal intime 1965-1972, elle m'a inspiré plusieurs poèmes, ainsi que l'héroïne d'un roman que certains critiques tiennent pour mon roman le plus original, le plus révolutionnaire, Isaïe réjouis-toi, paru en 1974.

En 1973, nous avons, Tatiana et moi, divorcé. Depuis lors, depuis donc vingt-neuf ans, cette femme est totalement sortie de ma vie et moi de la sienne. Nous ne nous sommes jamais revus, jamais écrit, jamais parlé. Ce qu'elle est devenue, je l'ignore, et cela ne me regarde pas. Cela regarde encore moins le public, et je jugerais intolérable que l'anonymat et la tranquillité de Tatiana, qui est aujourd'hui presque une vieille dame, fussent troublés par des indiscrétions publiées sur Internet.

La Tatiana qui présente un intérêt littéraire, c'est celle dont j'ai tracé le portrait dans les pages de prose et de poésie évoquées ci-dessus. Mais la femme vieillissante qu'elle est devenue aujourd'hui et que je n'ai pas revue depuis bientôt trente ans, a droit à sa quiétude, au respect de sa privacy.

Je l'écris de Tatiana. Cela vaut aussi, est-il besoin de le préciser, pour les autres jeunes filles qui sont présentes dans les tomes déjà publiés de mon journal intime et dont certaines m'ont inspiré des poèmes, ainsi que des personnages de roman.

Certes, je comprends la curiosité que peut susciter un journal intime tel que le mien. Cette curiosité est légitime, et même créatrice si elle demeure une curiosité d'ordre littéraire, artistique. Chère Marie-Christine, je vous demande instamment de lire un texte que je viens de publier et qui est à mes yeux essentiel : l'avant-dernier chapitre de C'est la gloire, Pierre-François ! Ce chapitre intitulé "Qui est Je ?" est une réflexion sur le journal intime, le roman, le poème, et sur leurs liens avec la vie réelle. Vous y trouverez des réponses, mes réponses, aux questions que vous vous posez.

J'ai à ce jour publié trente et un livres. Ceux-ci sont une source d'inspiration bien suffisante pour celles et ceux qui désirent analyser mon travail d'écrivain, parler de moi, sur Internet ou ailleurs. Après ma mort, mes biographes seront libres de mener des enquêtes sur ma vie privée, de dévoiler mes secrets, de donner les noms de famille de mes amantes, de visiter celles-ci pour leur soutirer des souvenirs sur nos amours. Mais de mon vivant, c'est hors de question. Moi aussi, j'ai droit au respect de ma privacy. J'ai une vie amoureuse déjà suffisamment mouvementée. Je demande à celles et ceux qui aiment mes livres et visitent ce site de ne pas la compliquer avec des bavardages qui n'ont rien à voir avec l'art d'écrire.

J'ajoute que ces déplaisantes indiscrétions touchant des personnages de ma jeunesse ne peuvent que me dissuader de publier les années récentes et encore inédites de mon journal : 1988 à 2002. Est-ce cela que vous souhaitez ?

D'après ce que me disent des spécialistes d'Internet, ce site est, parmi les sites consacrés à des écrivains vivants, un des meilleurs, sinon le meilleur. Par les informations qui y sont données, les textes et les photos qui y sont publiés, les conversations qui s'y tiennent, veillons tous, je vous en prie, à ce qu'il garde cette haute tenue intellectuelle, cette qualité artistique qui en font la valeur et en justifient l'existence.

Gabriel Matzneff
9 juillet 2002



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