C'est la gloire, Pierre-François ! - Essai, à paraître (2002) - Chronique inédite de Gabriel Matzneff


Sur les morts de New-York, par Gabriel Matzneff
19 Septembre 2001


Seuls ont le droit d'être émus par les civils innocents morts à New-York le 11 septembre 2001 dans un attentat à l'avion-suicide ceux qui ont été et sont mêmement émus par les civils innocents morts en Palestine, en Irak, en Serbie sous les bombes américaines ou israéliennes ; ceux qui sont émus par toutes les victimes, quelles qu'elles soient. Mais l'indignation à sens unique telle qu'elle s'étale dans les media occidentaux est insupportable. Il n'y a pas des victimes de première classe, des victimes de seconde classe, et un paysan palestinien, un écolier serbe ou une mère de famille irakienne, lorsqu'ils meurent assassinés, déchiquetés, par un terrorisme d'Etat cynique et brutal sont aussi dignes de compassion que les Américains victimes du terrorisme des sans-patrie, des humiliés, des désespérés.

Tout a commencé en 1948 quand les grandes puissances occidentales (y compris l'Union soviétique) ont, par la création de l'Etat d'Israël, prétendu faire payer aux Arabes du Proche-Orient la note des monstrueux crimes nazis. Un an plus tôt, en 1947, ces mêmes grandes puissances, en inventant un autre état fondé sur la religion et l'ethnie, le Pakistan, avaient déjà donné la mesure de leur aveuglement.

Aveuglement ou froid calcul ? Israël créé en Palestine, le Pakistan créé en Inde, il ne fallait pas être Nostradamus pour comprendre que se créaient là de vraies poudrières. Mais créer des poudrières, dresser les ethnies et les religions les unes contre les autres, diviser pour régner afin de conserver son influence, son pouvoir d'arbitrage, a toujours été la politique des puissances impérialistes, et singulièrement de l'Angleterre. Je l'écris ici de la Palestine et de l'Inde. Je pourrais avec autant de justesse l'écrire de Chypre et vous renvoie sur ce point au Carnet arabe, livre publié voilà trente ans et plus actuel que jamais.

Les Palestiniens chrétiens et musulmans traités par les colons juifs comme les Indiens le furent au dix-neuvième siècle par les colons yankees, la guerre d'Irak, la bêtise et l'injustice de la politique étrangère des Etats-Unis, la chute du communisme russe qui a fait de ceux-ci l'unique grande puissance mondiale, tout cela a créé de telles haines, de telles frustrations, de telles souffrances, que, touchant la tragédie new-yorkaise, la seule chose qui m'étonne est qu'elle ne se soit pas produite plus tôt, et plus souvent.

Ajoutons à cela que l'islam est une religion destinée aux esprits simples, aux masses. Ce n'est pas un hasard si le jeune Bonaparte, lors de l'expédition d'Egypte, désirait que l'armée française se convertît au mahométanisme, une religion où le fidèle ne se pose pas de question, n'a pas d'état d'âme et part se faire tuer la fleur au fusil. Certes, il existe un autre islam, celui des poètes et des mystiques, mais cet islam que j'aime, épicurien, sensuel, l'islam chanté par Omar Khayyâm, Abou Nawas, Saadî, Djâmi, l'islam du plaisir, de la paresse, des jardins, des harems, des bardaches, du vin et du narghilé, est un islam hérétique que l'islam officiel, clérical, a toujours vu d'un mauvais oeil, et persécuté.

Soit dit par parenthèse, les Israéliens, qu'on prétend si intelligents, ont été bien cons de pousser (depuis 1948) la paysannerie chrétienne et l'élite chrétienne palestiniennes à s'exiler : à présent ils n'ont en face d'eux quasi que des musulmans sous-développés, surexcités style Hamas avec lesquels, assurément, il ne leur sera pas facile de vivre en paix.

Bref, chers amis, le mot d'ordre pour des gens d'esprit tels que vous et moi doit plus que jamais être Carpe diem, car l'avenir est une chaudière prête à exploser.


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